Le mot est à ce que j’entends à première vue : « doigt » au toucher, « tympan » à l’ouïe, quant à l’odorat : ?, le goût : ? et la vue : ! Ce sont les termes que j’emploierais pour chaque sens en qualifiant le substantif initial. Il s’agit de l’imagerie populaire la plus immédiate, en ce qui a trait, là, au toucher et à l’ouïe. Comment définir un mot sans son idée, sans ce qu’il véhicule de sens ? Que peut-il connoter dans l’anonymat, sans valeur référentielle ? M’évitant un effort superficiel d’imagination pour dénicher un terme pour l’odorat, le goût et la vue, j’ai utilisé les points d’interrogation et d’exclamation, bien connus, au détriment du point-virgule, des agenceurs du souffle et du rythme dans la phrase. Les utiliser pour quoi, en effet, puisqu’ils marquent l’interrogation sur l’objet en question, et en même temps, l’évidence du regard, de la vision humaine de l’environnement, de l’entourage ? Le « doigt » et le « toucher », voilà qui est brut, et qui rappelle la première forme de l’expression humaine, qui est picturale : comme si elle indiquait les prémices de l’apparition progressive, latente, puis soudaine du mot. L’index et le mur. L’ouïe : un chant naturel, quelle musique ? Le toucher : la main, le pinceau, puis la plume. Qui a pu prédire que le chiffre 128 égaliserait un marteau rouge ? D’abord, la mémoire du visuel, les parties de chasse reproduites avec une certaine mise en scène chronologique ; le vu est ressassé intérieurement, reproduit artistiquement, parce qu’ émotionnellement vécu. L’émotion relève aussi de la voix, la parole. Il était possible de s’exprimer à partir du « vu », à travers ce qui était vécu, et quand la mémoire devint suffisamment endurante pour conserver intérieurement le « vu », sans que celui-ci fût en proie à l’oubli (comme certaines idées qui nous trottent aujourd’hui dans la tête), il fut possible de tenter de l’exprimer avec plus de grâce musicale. Le mot n’est pas un verbe, pas à l’origine. Il y avait autrefois à travers l’expression orale et picturale un raffinement en évolution de l’image et du son. Référent/signes/signifiant, tout s’est combiné pour la compréhension commune. Et en éludant tout quiproquo, cela fut d’une grande utilité publique. Nous avons dû exprimer oralement les mêmes sons à chaque fois que nous manifestions des sentiments semblables, ou assistions à un événement d’importance capitale. Pourquoi exprimions-nous des sons ? Parce que nous chargions de sens un message sonore qui, lié à une image musicale, n’avait pas de signification concrète, puisqu’au signifié, ne correspondait pas de signifiant établi entre les membres. Début de codification, fonction d’échange primitive. Il est possible que nous ayons dessiné littéralement au départ des signes en relation avec des sons, et que certains se reproduisant avec plus de régularité que d’autres, ils se fussent imposés. Il est vraisemblable qu’il y eut au commencement des signes majeurs, équivalant à un référent dont l’aspect fut récurrent (chat, mammouth, megatherium). Mais dès que les images prirent de l’ampleur, devinrent complexes, et s’associèrent à d’autres, dans un système synoptique et un cadre générique, alors le répertoire émotionnel du bestiaire et des sentiments engendra la multiplicité des signes. De là un ensemble alphabétique, dont la composition arithmétique, fortement liée à l’harmonie vocalique, permit de faire comprendre toute référence spirituelle. Nous n’allons pas revisiter toute l’histoire du monde, à partir du mot, d’autant plus que nous aurons, au fil des années à suivre, amplement l’occasion d’y revenir par endroits. Appliquons-nous plutôt, comme il en est le moment, à comprendre le mot contemporain. Dès que l’humanité partage sa volonté de rejoindre, via les sens, le mystère universel d’où jaillit la poésie (interactivité émotionnelle et sentimentale continue), à un certain degré arbitraire, nous tendons à parler de poésie comme genre littéraire, à savoir comme mode de compréhension du mystère des choses. À partir de ce moment-là, la gent cultivée modifie la nomination du mot en verbe, celle de la réception en inspiration, ou déifie le " moi " soit en feignant de l’ignorer, soit en la représentant d’une façon ou d’une autre. Dans nos déclarations Don Juanesques, nous employons plus fréquemment la tournure « mot d’amour » que « verbe d’amour », sans quoi il y a redondance, que la sensibilité reconnaît sans peine. Le versificateur s’institue poète, le penseur se dit réfléchi, l’extravagant se proclame sage, le travailleur se vante guerrier : chacun se satisfaisant à sa guise de son horizon, ou se perdant dans son désert (de l’horizon), parmi les dédales que l’esprit conçoit au milieu de l’invisible, quand il ne perçoit l’inconnu que comme un vide spatial, ce même vide que la peur et l’ignorance lui font confondre avec le néant, tel un masque gémeaux de la connaissance et des ténèbres. Miroir des perceptions, l’imaginaire s’organise comme un acheminement global des sens vers de nouveaux ancrages : l’extérieur, l’autre, représenté par moi en moi, selon l’importance et l’influence que " je " établit par et dans l’autre. Pas de vie sans l’autre, mais pas de vie sans moi (pas de vice en l’autre et pas de vis en moi, possible, ou pas de vice en l’autre et pas de vice en moi, ce qui m’étonnerait, ou pas de vis en l’autre et pas de vis en moi, que je croirais plus volontiers, ou enfin pas de vis en l’autre et pas de vice en moi, peu probable), pas de moi sans vie, et pas d’autre sans moi, ni de moi sans l’autre, ni d’autre sans vie : moi demeurant dans la communication scripturale la nécessité vitale. L’autre serait la condition, la vie représenterait l’influence originelle. Les " je " (fonctions agissantes) s’interpénètrent, s’éclaircissent, ou partagent leurs ténèbres. Et dieu sait quelle lumière peut venir à bout de l’inimitié dont la conscience ne saisit les parts d’ombres. La divergence entre le mot et le verbe est à la fois évolutive et contextuelle, distinctive ; mot : gadget, objet, outil. Verbe : mode, poétique, manière. Dans l’art, soit : courant, commun, conventionnel, objectif puis soutenu, original, exclusif, subjectif. Verbe et mot inséparables, inhérents au langage humain, social, affectif, d’un point de vue grammatical et poétique. Le mot ancre l’horizon, comme un point de repère, quand le verbe l’exprime, lorsque l’esprit le découvre, le moi l’éprouve, et je le dessine - à partir d’une représentation intérieure, le langage critique s’effectue sans parole. Le mot m’évoque un pot à couvercle, qui renfermerait toute une valeur définitive. Le verbe, dont on ne pourrait malaisément conforter la définition dans une acception absolue, m’évoque plutôt une de ces cuissons à la vapeur qui provoquent l’effet de clapet sous la pression interne. Il pourrait être qualifié de mot « adjectivé », pourvu d’une qualité complémentaire, avec un sens nuancé et une pluralité de significations éventuelles. Dans les pots à moitié ouverts, on peut parfois y mettre des figures, des relations, des rapports de connivence, des liens de cause à effet : toute une rhétorique où verbe et mot sont confondus avec la plus extrême prudence ou délicatesse. On nous tape d’ailleurs sur la main lorsque le verbe est fixé en mot, et que nous cherchons à « verbaliser » le mot, en dehors de son cadre interprétatif et sémantique. Fixer le verbe en mot, voilà un vœu cher aux incrédules. Tel verbe équivaut à tel mot à valeur de sens ; nous pouvons prétendre qu’un mot est un verbe, mais affirmer qu’un verbe est un mot est infailliblement une évidence, un pléonasme « métonymique ». Le mot n’affiche ni couleur, ni propriété, genre, personne, nombre : « passez le mot... » Voilà ce à quoi réfère l’incomplétude : à un sens secret, dissimulé. Exactement comme l’ont employé à bon escient les révoltés de Bruges, dirigés par Guillaume de Juliers, à l’époque de Philippe le Bel et du Comte d’Artois, pendant la domination française : le mot est le maître organisé de toute résistance. Il a pourtant vocation à être reconnu par l’intermédiaire de signes, réitérés pour être compris par une communauté particulière, en dehors de la compréhension commune. Le mot est référence et signification. Quelquefois l’un sans l’autre. Le verbe ouvre le champ de l’abstraction, abstraction faite de toute réduction langagière, à la sphère concise où l’espace de connotation se conditionne depuis moi jusqu’à l’autre. Le mot est plus naturellement humain qu’humainement naturalisé. C’est le contraire pour le verbe, mais pas l’inverse. Vous pourrez tenter, pour briser la chaîne substantielle qui relie le verbe au mot, de séparer la chair de sa bogue, en détachant les cordons ombilicaux, en retranchant le corps de l’esprit, en rongeant la moelle des os : vous parviendriez au mieux à exclure l’humanité de la vie, à rompre l’existence. Le mot n’est pas la poubelle, l’ordure d’un verbe orgueilleux, enflé de suffisance : c’est la base sine qua non de toute littérature qui se respecte, le même cœur qui conduit le mirliton à écrire, le néophyte à devenir écrivain (quitte à lui de le revendiquer, si, malgré sa notoriété acquise, il a encore peur de l’obscurité mentale), le tâcheron à l’ouvrage. Le mot en soi ne signifie rien sans preuve ou indice. Il intrigue autant par sa nomination, devrais-je dire sa présence, qu’un hiéroglyphe extraterrestre. L’homme qui partage lui fait signifier quelque chose. Ce n’est pas une boîte, à l’intérieur de laquelle rien ne résonne : en fait, nous n’en savons rien. Et rien ne nous indique qu’un mot soit verbe ou non : c’est du ressort de l’allégation critique. Au minimum, il y a un sens bien sûr, sans quoi pas de justification du mot, qui oriente, par la volonté personnelle, une image acoustique plus ou moins conceptualisée, et qui porterait volontiers vers l’affirmation qu’elle est définie pour une signification absolument concrète, lors qu’elle est manifestement en mouvance, parce que sa direction reste imprécise. Sans la notion de sens, toute nuance serait non avenue. Il y a donc un seuil minimum permettant de considérer un mot pour un mot, quels que soient son rôle et sa fonction dans une phrase existante, où il tient lieu de partie structurelle indispensable à la validité syntaxique d’une phrase quelconque. Il n’est pas hilarant : il lui en faut plus pour le tordre de tous les côtés à la fois. Et quand on prononce " mot ", on conceptualise sans annoncer ; « on ne dit mot » signifie que l’on n’annonce pas. La nuance est claire et nette : la qualification requiert un sens dont on ne distingue pas, ou que dans la situation langagière, l’on refuse d’octroyer la moindre signification, pour une raison qui échappe au spectateur, mais qui peut-être, n’échappe pas aux participants de la situation d’énonciation singulière. Le sens ? Vers l’objet référentiel par rapport à autrui ! Après, c’est compris. On ne sait pas quand, où, pourquoi ni comment. Le mot s’avère ainsi aisément reconnaissable, lorsque vraisemblablement, il s’inscrit autour d’un point fixé (mot admis, nom commun), même si on le distend avec plaisir, dans le temps et l’espace. Le " verbe ", on en fait ce que l’on veut : amour de la vie entre le moi et le monde, le « mot » dans tous les sens. Oui, le verbe, c’est le mot dans tous les sens – possibles de l’objet référentiel. Et que l’on définit plus difficilement à coup sûr dans le temps et l’espace. Avant que le mot ne se cale dans le ventre et que le verbe me remonte à la tête, j’aimerais pouvoir lancer la polémique absolutiste et subjectiviste que c’est le " moi " qui s’exprime, naturellement imbécile, et non " je ", imbécile naturalisé par la société française. Et que si on hésite à choisir entre le mot et le verbe, en parlant de prose ou de vers, c’est que l’on n’a pas déterminé le sort de la poésie.