(...) Nous l’aperçûmes en train de marcher sur le pont du rond-point, à droite, avec un air tellement sinistre que l’on se murmura qu’il n’était vraiment pas un caractère aimable. Pourtant, nous l’aimions. Il serait mal aisé d’en réaliser une description objective, tant son apparence neutre s’accordait mal à y discerner la moindre pensée discrète. Il ne riait jamais, et l’originalité troublante de ses réflexions nous surprenait à chaque fois, tant, devant notre joie de vivre, il affectait un fatalisme proche de la lassitude. Je l’interpellai aussitôt, en me garant par une virée soudaine. Il s’assit sur le siège passager avec un demi-sourire qui signifiait quelque chose de trop vague pour que l’avis s’y enlise. Nous revînmes vivement sur le rond-point, puis nous rendîmes tout droit en direction du centre-ville. Il y avait plusieurs appels de phares, quelques klaxons ouverts, on entendait les hauts-parleurs et le micro de l’animateur résonner jusqu’au plateau ; le hard rock et la techno envahissaient le royaume universitaire. Je parvins à me garer dans les alentours de l’Amphi 2000, dont la protubérance esthétique sauvait la froideur de l’édifice des raideurs de la fondation de base. Lorsque nous sortîmes avec une certaine hâte, je vis que des étudiants flânaient sur les marches du parvis menant au bâtiment des sciences, que les fêtards déambulaient inconsciemment, endimanchés dans un festival de coquetterie puérile. Aussi, nous traversâmes les corridors, croisant les professeurs pressés et les fleurs agiles, dont la beauté soit excite soit donne la nausée, ou file le bourdon. Tout semblait accessible, aujourd’hui, l’alcool menant succinctement, gentiment à la luxure et au vice. Nous le savions, et comptions faire bon usage de nos rencontres au féminin ; même si cela paraissait au-dessus des soupçons de Maxime, qui semblait alors fort préoccupé à balayer l’entourage d’un regard d’acier farouche. Les premières lueurs, mouchetures luisantes, dues à l’excitation relative des sens, défilaient dans mon champ de vision agité d’un spasme nerveux, que l’amoureux connaît bien au croisement d’une idylle. Nous atterrîmes sous les colonnes, c’est-à-dire la galerie vitrée, au milieu d’une foule active et compacte qui mesurait la place principale de la voie d’arrêt du tram jusqu’à la zone de gazon verdoyante dont une des sentes bétonneuses mène à la MRSH sphérique ; on ne pouvait immédiatement s’y frayer un chemin, princes et princesses arpentant tout l’espace d’une majesté condescendante au niveau de langage. Nous commençâmes à déballer la bière, et des groupes proches acquiescèrent avec surprise. Nous débouchâmes des bouteilles de 50 ml, bientôt, nous fûmes accostés par des prétendants à l’euphorie estivale. Nous décidâmes après coup d’acheter au fur et à mesure dans un des supermarchés du coin, de consommer en douce avant de revenir marquer la grande marche de notre pas. Pour l’instant, la masse humaine s’occupait de palabrer sous l’azur jaune, on jasait, on s’esclaffait de rire, on balançait vers le ciel des confettis et des paillettes. Les stands de frites étaient dorénavant au rendez-vous, une multitude de pétards éclatait un peu partout sous nos pieds indécis. Et comme pour meubler l’espace dans sa compacité colore, nous nous déplaçâmes jusqu’au Phénix rouge, qui n’ameutait pas beaucoup de monde à sa racine informelle. De cette façon, l’estrade nous était largement visible, depuis le trou de verdure. Les feux et les projecteurs avaient déjà été mis en place. La camionnette à gyrophare n’allait pas tarder à commencer sa course. Vers l’avant, la foule amorçait une pointe qui atteignait déjà la Rue froide, comme un monticule de cheveux rouge et vert descendant la pente en fourmilière. Cet essaim rutilant ne laissait pas d’endroit vide où pût se caler un riverain. Les passants détournaient le chemin à notre venue, de peur de recevoir un lot de projectiles. L’animateur et plusieurs acolytes, installés en haut du véhicule à quatre roues, ratiocinaient dans le mégaphone, et peu de gens entendaient distinctement la teneur des paroles. Un bourdonnement s’éveilla dans les alentours du vieux château, le trafic s’estompa et se bloqua face à la traversée humaine. Une mare d’argent, débordant d’enthousiasme, de gaieté affriolante, de frous-frous de starlette. Le cortège s’achemina vers la voie principale en n’évitant pas même le moindre obstacle. Les réverbères s’enflammaient, les pare-brises se recouvraient de farine, les devantures et les vitrines furent saupoudrées et colonisées d’une coulée gluante. En même temps, le flux affirme une certaine versatilité, dont il applique la mesure au gré de son ascension en crescendo, dans l’émotion qui le parcourt des pieds à la tête. Nous passions à côté d’un importun qui traçait sa route sans nous voir et sans que nous y portions attention. Il n’avait droit à aucun artifice de rejet de notre part ; ceux qui manifestèrent leur présence, depuis les hautes fenêtres, avachis sur leurs balcons, et comble de l’horreur, vêtus sobrement, eurent droit à une flopée d’œufs de poule qui se brisèrent en éclats sur les parois des bâtisses ou les carreaux des cagibis. La ruche n’est pas si cruelle, ni si colérique. Elle s’implique foncièrement dans son affirmation numérale, laissant l’indifférence sans la blâmer, blâmant la différence sans distinction, tant qu’elle s’écarte d’une politique d’un jour ; nous participions avec plaisir à tourmenter les gens qui affichaient une tenue austère, quant à Maxime, qui se fondait tel un intrus au milieu du brouhaha alvéolaire, il ne fut victime d’aucune agression verbale ni physique, mais encore d’aucun attrape-nigaud. En progressant sereinement, de lui n’émanait qu’une différence indifférente d’elle-même. En somme, nous eûmes droit dans notre affirmation policée à des jets d’eau continus, tandis que son avancée ne fut entravée d’aucune fantaisie soudaine. Et bien souvent, il m’arriva de lui donner un coup amical sur l’avant-bras, tant son attitude m’était passagère et pouvant passer pour une insulte, ce qui lui arrachait un sourire émaillé d’ironie, compréhensif tout en ne partageant pas l’entente. Nous traversâmes l’Avenue de la République, mais au lieu d’aboutir au Palais de Justice, qui attire inconsciemment la circulation du rond-point central, la cohue estudiantine coupa net dans les environs de la place Saint-Martin, engagea une virée sur la gauche. Curieusement, le vaste parking fut épargné, la jungle vivante s’engouffra entre le Memoranda et le Brouillon de culture, dont fut respectée l’innocence. Un clochard suspect, du type mauritanien, qui, en jean et en veste de cuir, flanqué de rougeurs épidermiques, tendait la main spasmodiquement en souriant avec plus ou moins de crainte et de sympathie, entre le jaune et le brun, se la vit remplir avec un monticule de cents ; ce fut le résultat du courage de sa présence. Sa paume ouverte sentirait le métal pendant trois jours vaillants. Il jargonnait un « merci » pendant que chaque fanfaron, l’effleurant, passait sur sa générosité usuelle. Autour de la voie commerciale, une galerie de ruelles serpente en réseau de lignes droites. C’est une promenade pour pochards et un urinoir pour chiens. Le jeudi soir, il est également reconnu qu’à l’extérieur des cours vétustes, les étudiants prennent les murs pour des latrines, qu’ils salissent de crachats que l’on livre en solitude. Au moment où j’émiettais ces réflexions dans mon esprit, et où je me tournai vers Maxime, pour lui demander si ce mouvement de liesse ne l’égayait pas plus, le ciel se recouvrit d’une nappe nuageuse, que l’on reconnaît en se confondant avec les toits d’ardoise. « Nous passons une éternité de temps dans la mort au sein de laquelle tient une parcelle de fête qui auréole un fond de vie, et la majeure partie du Temps ne vaut pour nous qu’une part immense de ténèbres. » Cette phrase qu’il avait dû remâcher avant que je lui pose cette question, me surprit de justesse. « Pourquoi pas l’inverse ? » répliquai-je, histoire d’entrer dans un jeu verbal à contresens. « Comment ? » dit-il. « Oui ; nous passons une éternité de temps dans la vie où tient un morceau de fête qui entoure la mort profonde, et la majeure partie du Temps ne vaut pour nous qu’une immense part de lumière. » Bastien avait écouté la conversation de très près. « J’en répondrais que c’est l’espoir des engloutis ». « D’autant plus que si nous reprenons le schéma de chacune de vos pensées, nous parvenons à un système de symétrie axiale où l’on revient indéfectiblement à l’origine », en conclut Florian, qui s’était rapproché avant de balancer des détritus qu’il venait de ramasser le long de la chaussée en firmament sombre. Des gouttes légères, annonçant la trombe pluvieuse, ouvrirent légèrement les rangs. Le tonnerre gronda au loin. Et comme une fissure de tremblement à l’échelle de Richter qui sépare le sol inégalement en deux zones distinctes, la troupe aussi grande qu’une légion se dispersa des quatre côtés de la ville, en autant de temps qu’il fallut pour que la colonne se mît en marche à partir de la faculté en U timide (...) J’entendis un écroulement dans mon dos. Nous nous retournâmes ensemble. Bastien avait foncé tête baissée dans un amas de détritus. Il puait la piquette. Les girouettes s’arrêtèrent en si bon chemin, nous conseillant de partir nous reposer. Elles commençaient tôt, à sept heures, et n’avaient plus que trois heures disponibles de repos. Nous ne pûmes qu’acquiescer, et pour une raison que j’ignore, faire demi-tour. Nous nous soutînmes tous trois, marionnettes de l’alcool dans l’abîme. Nos gestes étaient mous, nos regards bêtes, notre logique stupide. « Où qu’on va coucher, cette nuit ? » demanda Florian ; je commandais, pour une fois. Tout s’enchevêtrait dans ma tête, il n’y avait que des ombres d’idées, qui se dévoilaient par intermittence, sans intégrité, avec l’espièglerie la plus tenace. « Et si on allait dormir chez les parents de Maxime ? » Intention qui ne devait pas ravir la famille. « Mais il est pas chez lui », me rétorqua Florian. « Il est chez lui qu’en début de semaine. Il va dans son studio le reste du temps, je t’assure. » Cette inflexion de la voix était si monotone qu’elle parvenait à rendre notre situation ridicule. « On y va. » Je me mis à insister. « Mais non ! » enchérit Florian, qui décidément, préférait une solution adéquate à une voie plus longue. Je comptais faire plier son courage. Et malgré son grognement, puisque Bastien ne bronchait pas, nous nous rendîmes à l’appartement où logeaient ces gens que nous ne connaissions pas. Quand je me mis à appuyer sur la sonnette d’entrée, je n’entendis pas de réponse. Au troisième étage, dans l’escalier banal articulé en spirale, Florian et Bastien ricanaient comme des brêles. Je ne pus m’empêcher d’en faire autant, comme un imbécile. On était bourré. Je voulus manier la clenche, c’était fermé à clef. À ce moment-là, Bastien eut une idée de génie. Il y avait une cavité profonde et fine située à côté de la porte close. C’était un creux fort singulier, un enfoncement aigu près de l’angle. Il saisit un crayon qui flottait dans la poche de sa veste serrée, puis consciencieusement, l’inséra dans l’interstice étroit. Il en retira miraculeusement, suspendue à un cordon rouge, une clef qui pouvait être celle de notre bonheur nocturne. « Bienvenu dans l’antre du rêveur sombre » me déclara-t-il, les yeux droits et la bouche ouverte, en me tendant la raison matérielle de notre visite nocturne. J’introduisis la clef avec suspense dans la serrure, m’arrêtant, pour faire le moins de bruit possible. C’était idiot, j’en conviens, notre démarche n’ayant pas de sens commun. Réagissant au déclic, nous comprîmes que la solution était ouverte. J’ouvris lentement la porte de bois peinte en blanc, qui datait un peu, vu l’odeur de moisi, puis nous pénétrâmes à l’intérieur. « Bienvenu dans l’absurde... » annonçai-je. Et j’accomplis trois pas dans le couloir d’accueil. L’écart de température (il faisait bon) provoqua des picotements sur mon visage frais. Il y eut un léger engourdissement aussi. Le rituel fini, j’avais mal physiquement. J’avais le faciès tiré, je sentis que mon corps était las. Curieusement, nous nous étions tus en entrant là-dedans. Il y a de ces impressions incompréhensibles qui nous réveillent d’un marasme provisoire, et forment ainsi au sein de notre conscience une réaction soudaine, un sursaut vif, qu’on ne saurait qualifier de preuve physique tangible qu’"il y a quelque chose qui ne va pas". Il n’ y avait pas trente secondes qui s’étaient écoulées entre notre folie fantaisiste et notre sérieux circonstanciel. Bizarrement, j’avais mal au bide. Je remarquai aussitôt l’effluve médicamenteux et pharmaceutique qui parcourait l’endroit comme une onde, et dont j’entrevoyais la présence aussi permanente qu’à l’hôpital de campagne. J’eus un étourdissement temporaire, et mon crâne tournoya comme une masse. Je n’avais pas que des fourmis qui infiltraient tous mes membres. Je soulevai mon costume, défis par le bas mon pull et mon tee-shirt. Une espèce d’urticaire auréolait mon nombril, rouge-saignant ; ça sentait la saleté, le pus à plein nez. Je n’y avais pas touché, je ne l’avais même pas gratté, il n’avait pas lieu de s’infecter comme cela arrivait fréquemment en faisant du sport, avec l’effort et la sueur coulante. Mais ce n’était pas ça. Ma peur de mourir, de grandir, de m’élever sans crainte à l’âge adulte. Un enfant pleurait en moi, versant une larme après qu’on eût détaché le cordon de l’ombilic. Un adulte aime une femme. Je n’avais jamais aimé. Je n’aimais pas vivre. L’environnement aiguisa tellement nos soupçons que je refermai la porte derrière nous. Je me demandai d’où provenait la clarté phosphorescente. Et je vis alors que la lune donnait pleinement dans les pièces de ce lieu naissant. Car plusieurs chambranles offraient une ouverture, un interstice. Il y avait dans toute cette pagaille une désinvolture suspecte. La cuisine était rouillée, crasseuse, sur la gauche. C’était l’effet archaïsant de la gazinière. La porte grinçante qui y menait était grande ouverte. Les placards étaient restés béants depuis une bonne décennie. Une casserole en métal, avec un manche en plastique, rayonnait sur le carrelage ferme. À droite, nous découvrîmes un passage vers le salon. Nous en examinâmes les divers éléments. À première vue, l’ancienneté s’avérait ostentatoire. Un téléphone à fil, flambant neuf, sur lequel il fallait faire tourner les numéros. Sur une nappe cramoisie, une disposition d’assiettes à motifs fleurdelisés passés de mode. Un lot de couverts qui avait pris une couleur obscure sur la bordure et les dents. Une tapisserie ornée de décors tristes digne des années quatre-vingt. Une géométrie irritante. Une télé à antenne extraterrestre, affichant si ça se trouve du noir et blanc, à même pas cinquante hertz. Des sièges empaillés, des tabourets infestés de cire. Mais des journaux, des magazines datant de Novembre quatre-vingt-quatre. « Qu’est-ce qu’on fout là ? » J’interrogeai mes camarades, m’interrogeant en même temps, puis je me déplaçai pour vérifier le numéro de l’entrée. « C’est bien chez ses parents. Il a jamais voulu qu’on s’y rende, d’une façon ou d’une autre. » Bastien avait raison. J’avais oublié dans mon entreprise viscérale et puérile un flux de détails. J’aperçus dans l’entrebâillement des deux portes suivantes à droite et à gauche le début de murs blancs qui indiquaient des pièces vides. Je tournai la phalange de mon majeur sur ma tempe. J’étais tendu, parce que cette sphère d’appréhension était proprement inhumaine. Le mobilier était demeuré tel qu’il avait été placé autrefois. Le Temps n’avait plus influé depuis lors. L’horloge fonctionnait, dans un coin, immobile, un temps indépendant de toute conscience, un temps pour un être solitaire, qui assiste, désœuvré, à l’inlassable cours des choses. Malgré notre monstrueuse fatigue, nous nous tournâmes unanimement vers la porte du fond. Tic... tac. Elle seule était fermée. Je souris. Ce devait être justement l’unique pièce vivante. Je ne sais pourquoi, mais spontanément, j’actionnai la poignée blanchâtre. Ce que l’on ne conçoit guère dans la réalité apparaît comme une scène vivante. Or, ce que nous vîmes de nos yeux était une réalité vivante, impitoyable dans son apparence. C’était une chambre d’hôpital, à en observer le matériel présent, orné de variateurs, de boutons, de diagrammes, où se muaient deux fréquences, lignes vertes ondulatoires. Un faisceau de pointillés clairs, multicolores, éclairait la chambre inactive. Un réseau de tuyaux-accordéons envahissait la pièce comme un dôme artificiel. Les plus gros conduits métalliques étaient reliés à la base à d’étonnantes machines pompant régulièrement un liquide ocre ou rosâtre, qui filtrait dans la toile conductrice et achevait sa course dans les embouchures tubulaires, qui gavaient les bouches arquées de haut en bas. Les embouts et les enjoints étaient recouverts du raffinement mordoré d’un chrome argenté ou d’un anneau de cuivre. L’odeur de fer qui émanait de cet attirail imposant laissait croire à un trafic sanguin. Allongés fixement sur un matelas grossier et un sommier en ferraille, un vieux couple en pyjamas de neige était raccordé subtilement, par le bas ventre, les cuisses, les mollets, la plante des pieds, le cœur, les hanches, les côtes, les épaules, les paumes, le cerveau et la nuque, au système nourricier qui devait alimenter leurs organismes raides et déconfits. Leur chevelure ressemblait de loin à de la paille caduque ; leurs yeux secs, dont la surface blanche avait pris une teinte jaune avec la décrépitude, étaient envahis par des prunelles épaisses et noirâtres, non pas dilatées, mais extravasées, et dont l’expression avait humainement pris une coloration vague de nébuleuse. Une peau de bistre et tirée par endroits recouvrait un nez à l’ossature saillante. Des taches violacées s’apprêtaient à trouer l’épiderme. Quant au crâne, on eût pu le briser en le jetant par terre comme un vase en porcelaine cuite. La constitution morphologique présentait une maigreur cadavérique, la musculature avait fondu sur les ligaments, la terminaison nerveuse, au cou, jusqu’à l’extrémité des doigts fins...
Youki Nonoche,
arroseur de chapeaux à l'hôpital psychiatrique