Contes de la treizième heure

Mercredi 13 mai 2009




          (...) Nous l’aperçûmes en train de marcher sur le pont du rond-point, à droite, avec un air tellement sinistre que l’on se murmura qu’il n’était vraiment pas un caractère aimable. Pourtant, nous l’aimions. Il serait mal aisé d’en réaliser une description objective, tant son apparence neutre s’accordait mal à y discerner la moindre pensée discrète. Il ne riait jamais, et l’originalité troublante de ses réflexions nous surprenait à chaque fois, tant, devant notre joie de vivre, il affectait un fatalisme proche de la lassitude. Je l’interpellai aussitôt, en me garant par une virée soudaine. Il s’assit sur le siège passager avec un demi-sourire qui signifiait quelque chose de trop vague pour que l’avis s’y enlise. Nous revînmes vivement sur le rond-point, puis nous rendîmes tout droit en direction du centre-ville. Il y avait plusieurs appels de phares, quelques klaxons ouverts, on entendait les hauts-parleurs et le micro de l’animateur résonner jusqu’au plateau ; le hard rock et la techno envahissaient le royaume universitaire. Je parvins à me garer dans les alentours de l’Amphi 2000, dont la protubérance esthétique sauvait la froideur de l’édifice des raideurs de la fondation de base. Lorsque nous sortîmes avec une certaine hâte, je vis que des étudiants flânaient sur les marches du parvis menant au bâtiment des sciences, que les fêtards déambulaient inconsciemment, endimanchés dans un festival de coquetterie puérile. Aussi, nous traversâmes les corridors, croisant les professeurs pressés et les fleurs agiles, dont la beauté soit excite soit donne la nausée, ou file le bourdon. Tout semblait accessible, aujourd’hui, l’alcool menant succinctement, gentiment à la luxure et au vice. Nous le savions, et comptions faire bon usage de nos rencontres au féminin ; même si cela paraissait au-dessus des soupçons de Maxime, qui semblait alors fort préoccupé à balayer l’entourage d’un regard d’acier farouche. Les premières lueurs, mouchetures luisantes, dues à l’excitation relative des sens, défilaient dans mon champ de vision agité d’un spasme nerveux, que l’amoureux connaît bien au croisement d’une idylle. Nous atterrîmes sous les colonnes, c’est-à-dire la galerie vitrée, au milieu d’une foule active et compacte qui mesurait la place principale de la voie d’arrêt du tram jusqu’à la zone de gazon verdoyante dont une des sentes bétonneuses mène à la MRSH sphérique ; on ne pouvait immédiatement s’y frayer un chemin, princes et princesses arpentant tout l’espace d’une majesté condescendante au niveau de langage. Nous commençâmes à déballer la bière, et des groupes proches acquiescèrent avec surprise. Nous débouchâmes des bouteilles de 50 ml, bientôt, nous fûmes accostés par des prétendants à l’euphorie estivale. Nous décidâmes après coup d’acheter au fur et à mesure dans un des supermarchés du coin, de consommer en douce avant de revenir marquer la grande marche de notre pas. Pour l’instant, la masse humaine s’occupait de palabrer sous l’azur jaune, on jasait, on s’esclaffait de rire, on balançait vers le ciel des confettis et des paillettes. Les stands de frites étaient dorénavant au rendez-vous, une multitude de pétards éclatait un peu partout sous nos pieds indécis. Et comme pour meubler l’espace dans sa compacité colore, nous nous déplaçâmes jusqu’au Phénix rouge, qui n’ameutait pas beaucoup de monde à sa racine informelle. De cette façon, l’estrade nous était largement visible, depuis le trou de verdure. Les feux et les projecteurs avaient déjà été mis en place. La camionnette à gyrophare n’allait pas tarder à commencer sa course. Vers l’avant, la foule amorçait une pointe qui atteignait déjà la Rue froide, comme un monticule de cheveux rouge et vert descendant la pente en fourmilière. Cet essaim rutilant ne laissait pas d’endroit vide où pût se caler un riverain. Les passants détournaient le chemin à notre venue, de peur de recevoir un lot de projectiles. L’animateur et plusieurs acolytes, installés en haut du véhicule à quatre roues, ratiocinaient dans le mégaphone, et peu de gens entendaient distinctement la teneur des paroles. Un bourdonnement s’éveilla dans les alentours du vieux château, le trafic s’estompa et se bloqua face à la traversée humaine. Une mare d’argent, débordant d’enthousiasme, de gaieté affriolante, de frous-frous de starlette. Le cortège s’achemina vers la voie principale en n’évitant pas même le moindre obstacle. Les réverbères s’enflammaient, les pare-brises se recouvraient de farine, les devantures et les vitrines furent saupoudrées et colonisées d’une coulée gluante. En même temps, le flux affirme une certaine versatilité, dont il applique la mesure au gré de son ascension en crescendo, dans l’émotion qui le parcourt des pieds à la tête. Nous passions à côté d’un importun qui traçait sa route sans nous voir et sans que nous y portions attention. Il n’avait droit à aucun artifice de rejet de notre part ; ceux qui manifestèrent leur présence, depuis les hautes fenêtres, avachis sur leurs balcons, et comble de l’horreur, vêtus sobrement, eurent droit à une flopée d’œufs de poule qui se brisèrent en éclats sur les parois des bâtisses ou les carreaux des cagibis. La ruche n’est pas si cruelle, ni si colérique. Elle s’implique foncièrement dans son affirmation numérale, laissant l’indifférence sans la blâmer, blâmant la différence sans distinction, tant qu’elle s’écarte d’une politique d’un jour ; nous participions avec plaisir à tourmenter les gens qui affichaient une tenue austère, quant à Maxime, qui se fondait tel un intrus au milieu du brouhaha alvéolaire, il ne fut victime d’aucune agression verbale ni physique, mais encore d’aucun attrape-nigaud. En progressant sereinement, de lui n’émanait qu’une différence indifférente d’elle-même. En somme, nous eûmes droit dans notre affirmation policée à des jets d’eau continus, tandis que son avancée ne fut entravée d’aucune fantaisie soudaine. Et bien souvent, il m’arriva de lui donner un coup amical sur l’avant-bras, tant son attitude m’était passagère et pouvant passer pour une insulte, ce qui lui arrachait un sourire émaillé d’ironie, compréhensif tout en ne partageant pas l’entente. Nous traversâmes l’Avenue de la République, mais au lieu d’aboutir au Palais de Justice, qui attire inconsciemment la circulation du rond-point central, la cohue estudiantine coupa net dans les environs de la place Saint-Martin, engagea une virée sur la gauche. Curieusement, le vaste parking fut épargné, la jungle vivante s’engouffra entre le Memoranda et le Brouillon de culture, dont fut respectée l’innocence. Un clochard suspect, du type mauritanien, qui, en jean et en veste de cuir, flanqué de rougeurs épidermiques, tendait la main spasmodiquement en souriant avec plus ou moins de crainte et de sympathie, entre le jaune et le brun, se la vit remplir avec un monticule de cents ; ce fut le résultat du courage de sa présence. Sa paume ouverte sentirait le métal pendant trois jours vaillants. Il jargonnait un « merci » pendant que chaque fanfaron, l’effleurant, passait sur sa générosité usuelle. Autour de la voie commerciale, une galerie de ruelles serpente en réseau de lignes droites. C’est une promenade pour pochards et un urinoir pour chiens. Le jeudi soir, il est également reconnu qu’à l’extérieur des cours vétustes, les étudiants prennent les murs pour des latrines, qu’ils salissent de crachats que l’on livre en solitude. Au moment où j’émiettais ces réflexions dans mon esprit, et où je me tournai vers Maxime, pour lui demander si ce mouvement de liesse ne l’égayait pas plus, le ciel se recouvrit d’une nappe nuageuse, que l’on reconnaît en se confondant avec les toits d’ardoise. « Nous passons une éternité de temps dans la mort au sein de laquelle tient une parcelle de fête qui auréole un fond de vie, et la majeure partie du Temps ne vaut pour nous qu’une part immense de ténèbres. » Cette phrase qu’il avait dû remâcher avant que je lui pose cette question, me surprit de justesse. « Pourquoi pas l’inverse ? » répliquai-je, histoire d’entrer dans un jeu verbal à contresens. « Comment ? » dit-il. « Oui ; nous passons une éternité de temps dans la vie où tient un morceau de fête qui entoure la mort profonde, et la majeure partie du Temps ne vaut pour nous qu’une immense part de lumière. » Bastien avait écouté la conversation de très près. « J’en répondrais que c’est l’espoir des engloutis ». « D’autant plus que si nous reprenons le schéma de chacune de vos pensées, nous parvenons à un système de symétrie axiale où l’on revient indéfectiblement à l’origine », en conclut Florian, qui s’était rapproché avant de balancer des détritus qu’il venait de ramasser le long de la chaussée en firmament sombre. Des gouttes légères, annonçant la trombe pluvieuse, ouvrirent légèrement les rangs. Le tonnerre gronda au loin. Et comme une fissure de tremblement à l’échelle de Richter qui sépare le sol inégalement en deux zones distinctes, la troupe aussi grande qu’une légion se dispersa des quatre côtés de la ville, en autant de temps qu’il fallut pour que la colonne se mît en marche à partir de la faculté en U timide (...) J’entendis un écroulement dans mon dos. Nous nous retournâmes ensemble. Bastien avait foncé tête baissée dans un amas de détritus. Il puait la piquette. Les girouettes s’arrêtèrent en si bon chemin, nous conseillant de partir nous reposer. Elles commençaient tôt, à sept heures, et n’avaient plus que trois heures disponibles de repos. Nous ne pûmes qu’acquiescer, et pour une raison que j’ignore, faire demi-tour. Nous nous soutînmes tous trois, marionnettes de l’alcool dans l’abîme. Nos gestes étaient mous, nos regards bêtes, notre logique stupide. « Où qu’on va coucher, cette nuit ? » demanda Florian ; je commandais, pour une fois. Tout s’enchevêtrait dans ma tête, il n’y avait que des ombres d’idées, qui se dévoilaient par intermittence, sans intégrité, avec l’espièglerie la plus tenace. « Et si on allait dormir chez les parents de Maxime ? » Intention qui ne devait pas ravir la famille. « Mais il est pas chez lui », me rétorqua Florian. « Il est chez lui qu’en début de semaine. Il va dans son studio le reste du temps, je t’assure. » Cette inflexion de la voix était si monotone qu’elle parvenait à rendre notre situation ridicule. « On y va. » Je me mis à insister. « Mais non ! » enchérit Florian, qui décidément, préférait une solution adéquate à une voie plus longue. Je comptais faire plier son courage. Et malgré son grognement, puisque Bastien ne bronchait pas, nous nous rendîmes à l’appartement où logeaient ces gens que nous ne connaissions pas. Quand je me mis à appuyer sur la sonnette d’entrée, je n’entendis pas de réponse. Au troisième étage, dans l’escalier banal articulé en spirale, Florian et Bastien ricanaient comme des brêles. Je ne pus m’empêcher d’en faire autant, comme un imbécile. On était bourré. Je voulus manier la clenche, c’était fermé à clef. À ce moment-là, Bastien eut une idée de génie. Il y avait une cavité profonde et fine située à côté de la porte close. C’était un creux fort singulier, un enfoncement aigu près de l’angle. Il saisit un crayon qui flottait dans la poche de sa veste serrée, puis consciencieusement, l’inséra dans l’interstice étroit. Il en retira miraculeusement, suspendue à un cordon rouge, une clef qui pouvait être celle de notre bonheur nocturne. « Bienvenu dans l’antre du rêveur sombre » me déclara-t-il, les yeux droits et la bouche ouverte, en me tendant la raison matérielle de notre visite nocturne. J’introduisis la clef avec suspense dans la serrure, m’arrêtant, pour faire le moins de bruit possible. C’était idiot, j’en conviens, notre démarche n’ayant pas de sens commun. Réagissant au déclic, nous comprîmes que la solution était ouverte. J’ouvris lentement la porte de bois peinte en blanc, qui datait un peu, vu l’odeur de moisi, puis nous pénétrâmes à l’intérieur. « Bienvenu dans l’absurde... » annonçai-je. Et j’accomplis trois pas dans le couloir d’accueil. L’écart de température (il faisait bon) provoqua des picotements sur mon visage frais. Il y eut un léger engourdissement aussi. Le rituel fini, j’avais mal physiquement. J’avais le faciès tiré, je sentis que mon corps était las. Curieusement, nous nous étions tus en entrant là-dedans. Il y a de ces impressions incompréhensibles qui nous réveillent d’un marasme provisoire, et forment ainsi au sein de notre conscience une réaction soudaine, un sursaut vif, qu’on ne saurait qualifier de preuve physique tangible qu’"il y a quelque chose qui ne va pas". Il n’ y avait pas trente secondes qui s’étaient écoulées entre notre folie fantaisiste et notre sérieux circonstanciel. Bizarrement, j’avais mal au bide. Je remarquai aussitôt l’effluve médicamenteux et pharmaceutique qui parcourait l’endroit comme une onde, et dont j’entrevoyais la présence aussi permanente qu’à l’hôpital de campagne. J’eus un étourdissement temporaire, et mon crâne tournoya comme une masse. Je n’avais pas que des fourmis qui infiltraient tous mes membres. Je soulevai mon costume, défis par le bas mon pull et mon tee-shirt. Une espèce d’urticaire auréolait mon nombril, rouge-saignant ; ça sentait la saleté, le pus à plein nez. Je n’y avais pas touché, je ne l’avais même pas gratté, il n’avait pas lieu de s’infecter comme cela arrivait fréquemment en faisant du sport, avec l’effort et la sueur coulante. Mais ce n’était pas ça. Ma peur de mourir, de grandir, de m’élever sans crainte à l’âge adulte. Un enfant pleurait en moi, versant une larme après qu’on eût détaché le cordon de l’ombilic. Un adulte aime une femme. Je n’avais jamais aimé. Je n’aimais pas vivre. L’environnement aiguisa tellement nos soupçons que je refermai la porte derrière nous. Je me demandai d’où provenait la clarté phosphorescente. Et je vis alors que la lune donnait pleinement dans les pièces de ce lieu naissant. Car plusieurs chambranles offraient une ouverture, un interstice. Il y avait dans toute cette pagaille une désinvolture suspecte. La cuisine était rouillée, crasseuse, sur la gauche. C’était l’effet archaïsant de la gazinière. La porte grinçante qui y menait était grande ouverte. Les placards étaient restés béants depuis une bonne décennie. Une casserole en métal, avec un manche en plastique, rayonnait sur le carrelage ferme. À droite, nous découvrîmes un passage vers le salon. Nous en examinâmes les divers éléments. À première vue, l’ancienneté s’avérait ostentatoire. Un téléphone à fil, flambant neuf, sur lequel il fallait faire tourner les numéros. Sur une nappe cramoisie, une disposition d’assiettes à motifs fleurdelisés passés de mode. Un lot de couverts qui avait pris une couleur obscure sur la bordure et les dents. Une tapisserie ornée de décors tristes digne des années quatre-vingt. Une géométrie irritante. Une télé à antenne extraterrestre, affichant si ça se trouve du noir et blanc, à même pas cinquante hertz. Des sièges empaillés, des tabourets infestés de cire. Mais des journaux, des magazines datant de Novembre quatre-vingt-quatre. « Qu’est-ce qu’on fout là ? » J’interrogeai mes camarades, m’interrogeant en même temps, puis je me déplaçai pour vérifier le numéro de l’entrée. « C’est bien chez ses parents. Il a jamais voulu qu’on s’y rende, d’une façon ou d’une autre. » Bastien avait raison. J’avais oublié dans mon entreprise viscérale et puérile un flux de détails. J’aperçus dans l’entrebâillement des deux portes suivantes à droite et à gauche le début de murs blancs qui indiquaient des pièces vides. Je tournai la phalange de mon majeur sur ma tempe. J’étais tendu, parce que cette sphère d’appréhension était proprement inhumaine. Le mobilier était demeuré tel qu’il avait été placé autrefois. Le Temps n’avait plus influé depuis lors. L’horloge fonctionnait, dans un coin, immobile, un temps indépendant de toute conscience, un temps pour un être solitaire, qui assiste, désœuvré, à l’inlassable cours des choses. Malgré notre monstrueuse fatigue, nous nous tournâmes unanimement vers la porte du fond. Tic... tac. Elle seule était fermée. Je souris. Ce devait être justement l’unique pièce vivante. Je ne sais pourquoi, mais spontanément, j’actionnai la poignée blanchâtre. Ce que l’on ne conçoit guère dans la réalité apparaît comme une scène vivante. Or, ce que nous vîmes de nos yeux était une réalité vivante, impitoyable dans son apparence. C’était une chambre d’hôpital, à en observer le matériel présent, orné de variateurs, de boutons, de diagrammes, où se muaient deux fréquences, lignes vertes ondulatoires. Un faisceau de pointillés clairs, multicolores, éclairait la chambre inactive. Un réseau de tuyaux-accordéons envahissait la pièce comme un dôme artificiel. Les plus gros conduits métalliques étaient reliés à la base à d’étonnantes machines pompant régulièrement un liquide ocre ou rosâtre, qui filtrait dans la toile conductrice et achevait sa course dans les embouchures tubulaires, qui gavaient les bouches arquées de haut en bas. Les embouts et les enjoints étaient recouverts du raffinement mordoré d’un chrome argenté ou d’un anneau de cuivre. L’odeur de fer qui émanait de cet attirail imposant laissait croire à un trafic sanguin. Allongés fixement sur un matelas grossier et un sommier en ferraille, un vieux couple en pyjamas de neige était raccordé subtilement, par le bas ventre, les cuisses, les mollets, la plante des pieds, le cœur, les hanches, les côtes, les épaules, les paumes, le cerveau et la nuque, au système nourricier qui devait alimenter leurs organismes raides et déconfits. Leur chevelure ressemblait de loin à de la paille caduque ; leurs yeux secs, dont la surface blanche avait pris une teinte jaune avec la décrépitude, étaient envahis par des prunelles épaisses et noirâtres, non pas dilatées, mais extravasées, et dont l’expression avait humainement pris une coloration vague de nébuleuse. Une peau de bistre et tirée par endroits recouvrait un nez à l’ossature saillante. Des taches violacées s’apprêtaient à trouer l’épiderme. Quant au crâne, on eût pu le briser en le jetant par terre comme un vase en porcelaine cuite. La constitution morphologique présentait une maigreur cadavérique, la musculature avait fondu sur les ligaments, la terminaison nerveuse, au cou, jusqu’à l’extrémité des doigts fins...

 

 

 

 

 

 

 

 

Youki Nonoche,

arroseur de chapeaux à l'hôpital psychiatrique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Mercredi 13 mai 2009

         


          (...) À ma grande joie, ou à mon grand regret, je tapai sur une bordure métallique. Une pancarte de village ! La rouille avait quasiment sali la surface lisible. J’avais rêvé comme un homme ivre à trois mètres d’une indication providentielle, à cent mètres peut-être d’une chambre. Le lierre et le liseron avaient pris possession du rectangle. Avec un coup de pied, j’aurais mis la barre métallique de soutien par terre. La lumière devint plus vive, mais aussi plus vaporeuse. Je crus qu’il y avait une effusion de pollen. Je continuai à suivre le chemin ressemblant de plus en plus à une chaussée. Au fur et à mesure, le voile de fumée s’épaissit. L’odeur était âpre, nauséabonde. Ce n’était pas du pollen. Je sentais comme un feu de cheminée, un feu de campagne. L’écran opaque m’empêcha de discerner correctement ce qui se situait derrière les herbes. Sans doute était-ce un incendie, ou un feu de bois. Dans ce cas, il me faudrait fuir en vitesse !… Mais bientôt, la route s’éclaircit, les herbes se disséminèrent, les palmes disparurent du parcours. Un volcan dans les environs ?… C’était impossible. Le nuage était si épais, la présence d’un feu si évidente, qu’il ne pouvait s’agir que de l’explosion d’une gazinière, ou d’une station-service. Dans la brume, une lanterne émergea sur ma droite, puis une autre sur la gauche. La voie était un peu plus dégagée. Les touffes d’herbe se heurtaient aux poteaux soutenant les lanternes. Je marchais à nouveau sur du goudron. Une ombre disparut à côté de moi, en se faufilant dans la tignasse des fourrés. Le soleil n’était qu’une tache ronde ou ovale dans le ciel, tant la fumée était noueuse. La température élevée indiquait la présence d’un foyer calorifère. Mais je ne voyais ni puits, ni four, ni masure. Je courus un peu dans le nuage pour parvenir aux faubourgs. C’était un patelin. Je vis les premières façades recouvertes de pousses, de champignons, de lierre. Le visage de la flore se désintégrait au fil de la progression. J’aperçus les trottoirs cramoisis. Les bâtisses avaient pris une teinte brunâtre, une couleur de cendres. La fumée tapissait les murs recouverts de chaux comme d’immenses coups de crayon gras. Quant aux jardins enclos, leurs chevelures atteignaient des cimes respectables. Un sapin, sans doute une sorte d’épicéa ou de mélèze, avait pris une dimension énorme, mais son aspect avait subi sur un côté la rouge influence de la chaleur funeste. Les hortensias étaient volumineux, les roses, voluptueuses. Les fenêtres étaient restées ouvertes, sans être cachées par des auvents ou des volets. Certaines cloisons avaient perdu de leur solidité, trop humides, les persiennes étaient tombées de leurs places. Une porte d’entrée restait inerte, faisant un entrebâillement propice aux courants d’airs. Je pus reconnaître l’intérieur de salons délabrés. Une armoire Normande noircie, une télévision ancienne complètement poussiéreuse, un divan mouillé, dont le tissu devait être flasque par endroits. L’électricité devait être rompue. Des réseaux d’installation traînaient sur les sols, comme des cordes d’amarrage. Et quelle température !… Ma vue se porta en direction de grandes structures. J’avais aperçu dans la brume des espèces d’hélices au loin. Il s’agissait d’éoliennes. Elles ne fonctionnaient plus depuis à mon avis pas mal de temps. Un bruit aérien, au-dessus de ma tête, attira mon attention. Un avion… impossible. Il y avait une catastrophe en bas, l’avion, au-dessus de la nue blanche, continuait son trajet dans l’ignorance. J’abandonnai tout espoir, par avance, de me faire remarquer dans ce jour opaque. Ce fut en m’approchant d’un croisement, qu’à la base d’un panneau stop, je vis ce que je considérai d’abord comme d’énormes gouttes noires. Ces gouttes éjectaient des ronds de fumée dans l’atmosphère. De là provenaient sans doute ces fumerolles qui envahissaient toute la zone habitable. Mais il n’y avait pas de scories !… Une éruption volcanique, par ici, c’était une aberration naturelle. Je m’approchai prudemment de ce dépôt, comme s’il se fût agi d’une matière mortelle. Je respirai un peu l’odeur de cette masse sombre, je n’en tirai aucune conclusion. Mais en remarquant de plus près les striures oranges qui donnaient à l’ensemble une teinte semblable à celle de la couleur du crépuscule, je me rendis compte qu’il ne s’agissait que de basalte. Du basalte !… Je n’allai pas sur la gauche. La route devait continuer tout droit, mais la luxuriance d’un bois empêchait toute suite dans le parcours. Je poursuivis mes recherches sur la droite, allant de découverte en découverte. Des bouts de basalte traînaient çà et là, sur les bandes blanches et peintes de la chaussée. Quelques maisons isolées côtoyaient des résidences plus élaborées. Il y avait des clôtures entourant des allées de gravier autour de parterres. Des maisons bourgeoises, des demeures d’allure mondaine. Les façades des édifices étaient sombres, des vitres avaient éclaté à l’extérieur. Sur les trottoirs, il y avait toujours ces minuscules bouts d’asphalte. Quand à l’odeur, elle était fort désagréable. Les croisillons des greniers avaient subi des dégâts. De la tête aux pieds, ces bâtisses ne valaient plus grand chose. Les mobiliers étaient restés en place. Il y avait sans doute des aliments à l’intérieur de ces murs et de ces cloisons… mais périmés. Je ne vis pourtant pas l’ombre d’un chien ou d’un chat dans ce bourg à l’abandon. Je méditais là-dessus lorsque j’aperçus une silhouette dans un jardin clos, à droite, qui ressemblait assez à celle d’un humain, ou d’un humanoïde. Je m’en approchai avec circonspection. Cela avait en effet une forme de primate. La brume était si épaisse ! Des effluves blanchâtres m’empêchaient de bien distinguer cette forme. Une statue ? Du moins, elle ne bougeait pas. La grille rouillée et verdie s’ouvrit sans peine. Un grincement de vieille portière me fit mal aux tympans. Une sculpture ?! À première vue, cette chose eût pu m’affoler, par son apparence lugubre. C’était du basalte. L’allure de cette forme, de ce visage, semblait effrayante et stupéfiante. Mais à trois pas de cette représentation gothique, un détail me choqua ; la figure de cette pièce n’avait pas la rondeur gracieuse d’une muse, le nez fin d’un musicien, le menton d’un penseur, le front de la méditation, ou les yeux du rêve. Le crâne était hirsute. Les orbites béants, la bouche grande ouverte, le nez aquilin, le menton pointu, les rides nets et les traits du faciès convulsés. « C’est impossible… » me dis-je. Mais rien de ce que j’avais vu jusqu’à présent n’avait paru plausible. Ce modèle naturel était comme encore auréolé de magnétisme. Il exprimait la vie, à tel point qu’un artiste, le plus talentueux soit-il, ni la Nature, dans ses effets de hasards, n’auraient pu réaliser un tel chef-d’œuvre d’expressivité et de mouvance. Seule la mort eût pu parvenir à l’échelle d’une telle composition dramatique. La matière ne dégageait aucune vapeur, elle devait être désormais plus tiède. Je tentai de placer mon pouce au niveau du thorax de l’être en représentation. C’était lisse comme du marbre. J’eus l’affreuse sensation d’être observé, derrière ce regard sombre. Soudain, la face parut s’incliner dans ma direction, ce qui me fit émettre un cri d’alarme. Comme un immeuble qui s’écroule, la sculpture s’effondra juste à mes pieds. Il n’y eut qu’une série de bruits confus, autour de cette chute, du contact des cailloux aux fragments noirs. La tête roula un peu plus loin. Je ne reconnus là-dedans ni os, ni organe, ni viscère, ni veine, ni artère. Mais la surface des points de cassure étaient recouverte d’une couche pourpre très sombre, rugueuse, sèche. Je tâtonnai avec ma canne ces morceaux de chair calcinée qui datait d’une époque immémoriale, me reprenant, je m’essuyai les yeux humectés par la fournaise ambiante. Je quittai cet endroit et retournai sur la chaussée sinistre. La température était plus qu’estivale (...) Je m’esquintai les hanches sur les parois, et m’agrippai à un cordage très artisanal accroché à l’embouchure. Mais ma chute avait été trop vive pour que je m’y tins de manière ferme. Je tentai de m’y accrocher en m’y serrant de près, et ce fut un miracle si je ne m’écorchai pas le visage sur les bords abrupts. Mes coudes et mes avant-bras souffrirent à la place de mon faciès. En m’effondrant en bas, j’avais la peau frottée et arrachée à certains endroits. Avec des crampes multiples, et sans aucun doute des bleus provisoires. J’étais dans une grotte d’un volume assez imposant. Avec des reliefs agressifs, des roches de la même teinte que les plafonds, en forme de gouttes, de clepsydres. Cette même couleur ocre. Des lueurs scintillantes semblaient éclairer comme des astres l’ouverture caverneuse. Je vis qu’il y avait une sorte de lac. De l’eau ! de l’eau ! Je me précipitai sur les bords de cette immense flaque. Je bus plusieurs gorgées. Un drôle de goût d’aspirine. Je m’essuyai la bouche en vitesse, cherchai à nouveau une direction. À l’autre bout, un tunnel. Je m’y accroupis. Je marchai longtemps en catimini. En sortant de ce tunnel obscur, je me fis mal au dos et aux disques. Je n’étais pas accoutumé à me relever aussitôt après m’être accroupi pendant une demi-heure. C’est là que, dans cette pièce, tandis que je traînais toujours ma pelle comme un fardeau, la jugeant utile comme arme de défense, je ressentis un froid de glace, dans tout mon corps, très dérangeant. Mes sueurs n’étaient plus chaudes. Je me mis à avancer de plus en plus vite. Je redoutais en effet un malaise. Mon crâne devint très lourd, et j’eus une fort désagréable sensation de vertige. Je me précipitai dans les tunnels comme un homme éperdu, ivre, ou craignant sa perte. Je déambulai dans des passages sinistres, glauques, ignorant mes peurs enfantines. Je fis des roulades, empruntai un nombre incroyable de gouffres. Je sentais à présent, dans mon trouble mental et organique, mes membres se raidir, mon corps se tétaniser comme une Daphné. Je tremblais, et je compris que ma vie était en jeu, je sentais l’imminence d’un péril que j’appréhendais mais que je ne voyais pas. Je me mis à délirer, à me perdre. Je balançai ma pelle dans un trou, dont je n’entendis pas le fond. Je descendis encore, dans la tiédeur obscure. En accélérant mes gestes. De plus en plus vite. Mes doigts se crispèrent sur les aspérités. Mes ongles furent rognés sur la couche terreuse. Un voile noir absorba ma vue, s’empara de mon âme. J’eus la force ultime d’entendre un dérapage s’effectuer, ensuite je tombai dans le vide (...)  Je croyais que j’étais dans le Royaume des ombres. J’ai traversé des tunnels, des passages obscurs, des terrains vagues, qui ressemblaient à des marécages, des endroits parfois clairs, tantôt sombres. Nous avons tous atterri à même le sol, sans avoir rien à manger ni à boire. Nous sommes peut-être restés sans bouger pendant trois jours, étant une soixantaine, à peu près, parqués comme des bestiaux dans un coin. Même pas enchaînés. Mais nous n’osions pas fuir, dans de telles circonstances. Nous avions mal au ventre. Figurez-vous que je voyais beaucoup de mâles, distingués par leurs membres virils. Je n’apercevais aucunes femelles : je me posais donc la question de leur reproduction. Au bout d’un certain temps, ils s’activèrent autour de la bande. Ils prirent une jeune femme. La tirant par le pull et le pantalon, ils la traînèrent en direction de la lave. La tête la première dedans. Son tronc se rigidifia. Elle ne bougea plus. Mes amis sanglotaient, et mes conseils ne leur semblaient pas plus utiles que ma présence. Puis figurez-vous qu’après l’avoir bien trempée dans le magma, ils la retirèrent, la laissant refroidir, si j’ose m’exprimer ainsi, la moitié du corps comme une braise. L’action est très courte. Ils ont une coutume très étrange. Après l’avoir brûlée, ils se rendirent vite à une fontaine, où ils recueillirent de l’eau. Ils l’arrosèrent, et la fumée jaillit de l’enveloppe lugubre et mortifère. Ils s’emparèrent des prisonniers, et leur firent faire à tous la même opération cuisante. Les résultats, d’un point de vue sculptural, étaient certes satisfaisants. On aurait dit des statues d’ébène. Puis le feu assagi, ils trempaient les jambes, les genoux et les pieds dans la lave, pour ressortir une figurine complète, recouverte à long terme de basalte. J’étais dans les derniers. Je suivais les moutons, lorsque tout-à-coup, alors que j’étais en sueurs, angoissé par la fatalité probable de mon destin, j’entendis des cris rauques, qui provenaient d’un antre lointain. De l’autre côté de l’énorme grotte, je présumais. N’en pouvant plus de cette sinistre situation, je m’élançai vers le lieu d’où j’entendais des cris. Ils étaient déchirants. Je traversai cette salle, me rendis dans un tunnel qui me mena à un sanctuaire dont je vous parlerai tout à l’heure. Je rentre dans un trou. Ce que je vis était incroyable. Une Reine ! Non pas la gente dame de l’époque féodale. Mais une Reine, énorme, gigantesque, pondeuse de nouveaux-nés. Comment en faire sa description. Elle traîne par terre, plus grosse qu’une tortue luth. Elle doit peser peut-être une tonne et cinq cent kilos à peu près… Une vraie termitière. Des bourrelets impressionnants… Avec quelque chose d’humain… des membres tronqués de pieds et de mains, qui s’agitent dans le vide. Des yeux globulaires et blancs, une bouche sans dents, une sorte de cétacé à l’allure inoffensive. Une voix caverneuse, tonitruante, qui ébranle toute la cité conçue. Elle me faisait penser à ces statuettes en terre cuite, de divinités femelles, comme en Asie ou en Afrique. Une Astarté vivante. Mais ces peuplades… maintenant que j’y suis, ces tribus de la préhistoire, n’avaient-elles pas rencontré ces êtres, pour reproduire cette chose ?… Je compris à présent quels pouvaient être mon aide, dans l’occasion de naissances. Il y a une période d’amour durant cette vie animale. La majorité des Croms se réunissent autour de la femelle et s’accouplent avec elle, jusqu’à ce que neuf mois plus tard environ, encore une similitude, elle accouche de nourrissons. Je la voyais perdre son sang. Il ne faut s’attendre à un sang pourpre, riche. C’est un sang vermillon, plutôt pâle, très pauvre, en quantité minime, mais très fluide. Leur alimentation est de toute façon très sommaire. Ils sont sevrés par la Reine jusqu’à un certain âge, ensuite ils se nourrissent d’eau que vous avez bue, non potable, mais qui ne leur est pas mortelle, ainsi que de vers, dont quelques bouchées leur suffisent à tenir plus d’une semaine. Heureusement, ils ont accepté mes besoins. La Reine accouchait donc de petits. Maigrichons, fragiles, à tel point que j’étais dégoûté de les sortir du ventre. Elle souffrait à cause des contractions, très violentes, mais surtout parce que plusieurs bébés voulaient sortir en même temps. Je pris les devants, les dégageai un par un, en les plaçant les uns à côté des autres. Les Croms me regardant faire, me prirent sans doute pour un magicien. Je ramenai les braillards près de la Reine, qui semblait les couver avec une tendresse maternelle. Pendant que mes semblables étaient pétrifiés, ils me conduisirent à une pièce solitaire, à l’écart de la bande. Nous revînmes à plusieurs reprises sur la terre ferme. Le voyage me paraissait tellement long, tellement éprouvant. Je n’avais pas une vocation sportive. J’en profitai toutefois pour prendre le matériel nécessaire, afin de me guérir de fièvres ou de maladies bénignes. Je fouillai les placards du voisinage. Je parvins à me munir de mobilier, d’une table, d’une chaise, de matelas, de draps, et ce à chaque fois que nous retournions là-bas ( il soupira ). Je ne comprends toujours pas ce qui a pu les conduire à monter jusqu’à l’air libre. En avaient-ils assez, de leur condition ? Mais ils continuent quand même à vivre sous terre. Ils ont beaucoup de points communs avec le Sapiens sapiens. Leur évolution implique-t-elle une relation plus vaste avec l’oxygène, l’air que nous respirons sur la terre ferme ? Cette espèce tend-elle vers une sorte d’humanité, grâce à sa position bipède ? Elle devait vivre autrefois dans les bas-fonds de la Terre. Comme ces rares étrangetés qui peuplent les abysses. Vous avez vu leurs yeux ? Malgré leurs lumières, ce sont des ténèbres. J’ai perdu la notion du temps, avec ces péripéties. Ne me dites rien. Ne m’effrayez pas d’avance, je ne souhaite pas connaître la date. Ça ne me servira guère. Je me demande aussi de quelle manière une race humanoïde, vivant dans une grotte, n’aurait pas pris l’initiative de s’enfoncer dans les sous-sols, trouvant un terrain favorable à sa survie. Mais il aurait fallu un temps inouï à cette race, pour changer de physionomie ! Non… non… Reste l’idée première : une espèce souterraine, qui a évolué et connu les mêmes périodes et époques que celles de l’Homme. Serait-ce possible ?… Une race nouvelle ? Sortie tout droit du centre du noyau terrestre ?… Ou alors, non… qui est née dans les sous-sols, mais qui chercherait, au contraire, une meilleure condition de vie, en s’élevant jusqu’à une atmosphère plus saine. Un destin hors du commun. Oui, vous avez raison de poser votre main sur mon épaule. Je déraille. Marchons...

 

 

 

 

 

 

 

 

Youki Nonoche,

arroseur de chapeaux à l'hôpital psychiatrique

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Samedi 28 mars 2009

          

 


 

          J’avais fini de rêver au bonheur enfantin, d’imaginer l’existence comme une protection de plénitude, où l’Apocalypse, peu importe son ampleur, son intensité, m’eût laissé à l’abri de sa source cosmique et infernale, demeurant indemne par ma force juvénile. En fait, je n’y avais plus vraiment cru, dès l’âge de quinze ans. Quelle conscience de la mort, omniprésente malgré sa présence menaçante et lointaine ! Je ne m’étais jamais rongé les sangs à ce point, avant que l’on ne m’annonce qu’une opération d’urgence occupant mon bas ventre et mon intestin grêle était indispensable à ma future survie, à moins d’un miracle. J’étais éreinté à vingt-six ans, je n’avais déjà pas endossé ma vie d’homme mature, j’avais accepté toutes sortes d’examens, de peur d’être soumis trop tôt à l’appréhension d’une éventuelle guérison miraculeuse. Et toute mon angoisse morbide découlait d’une maladie originelle. Je n’avais ni l’intention de m’épuiser au travail, mais je n’avais pas la possibilité de m’endormir profondément, au péril d’une santé devenue précaire. Et quel horreur indéfinissable qu’un esprit volontaire entamé par l’organe d’excrétion ! Je n’étais sitôt stressé par quelque manifestation extérieure, que je concentrais d’autant plus mon énergie à l’affronter de face, que je l’usais dans cette purulence. La solution s’imposait, m’imposant de la cruauté comme de l’imperfection évidente de la nature humaine. Je me résolus à me ménager avant l’intervention imminente. Et pourtant, tout me parut alors singulièrement aisé. La douleur voila son aiguillon pendant un certain temps, je vécus trois semaines de détente complète. Imperceptiblement, je cherchais à m’éviter toute anxiété qui m’eût affaibli davantage. Je ne parvins pas à l’évitement de la crainte, circulant dans chacun de mes actes pour l’atténuer, elle qui s’émancipait dans l’émancipation de ma personne. Je ne refusai pas toute soirée galante, toute invitation du copinage. Je désirais, comme si c’eût été un combat d’assurance, boire mon kir au milieu de l’apéritif, partager les pauses café, fumer ma clope lors de mes rendez-vous. J’eus l’insouciance de penser que l’enthousiasme achèverait la violence du mal ; celui-ci s’accentuait peu de temps après le sentiment de délivrance. Aux entretiens professionnels, avec ma fatigue incurable, j’avais des difficultés à maintenir une conversation dense et continue après vingt minutes de parlotes. Je m’efforçais néanmoins de déployer l’apparence de l’individu normal, soucieux mais amical. Je ne parvenais pas de fait à manifester un contentement radical, à commencer un travail physique sans recouvrir mon front d’un torrent de sueurs. Je me plaisais à conserver l’allure fière de l’homme honnête, je voulais garder l’art de vivre comme un besoin quotidien de paraître le même, à défaut de l’être au fil des jours. J’étais satisfait de la nouveauté, qui serait organiquement indélébile, je m’épanouissais du changement à venir, même si je savais combien le temps m’était pénible, à passer, dans l’expectative d’une réussite, ou d’un éventuel échec, peut-être définitif. Et partager en famille mes troubles eût été trahir l’intimité, encore sacrée à mes yeux, la réputation, la respectabilité d’un être encore vivant, admettant toujours qu’il pouvait ambitionner de représenter telle personnalité, à partir de principes profonds, qu’il n’est pas nécessaire de délabrer par la rengaine de la lassitude. Indépendant par mes choix, je souhaitais gérer l’obstacle dignement, en solitaire. J’étais donc seul au volant, me conduisant au Centre Hospitalier Universitaire, fier et fébrile. Il est exact que le ciel paraît toujours étrange à une situation originale. Lorsque je me rendis provisoirement au molosse imposant comme un écueil granitique, aux étages innombrables, et qui représente une quantité quasi productive de services, il faisait beau : l’azur était comme léché par les rayons du soleil, impression vivement pervertie par ma dégénérescence rétinienne ; le gros des nuages n’agita en trombe l’autoroute que tardivement, quand je fus rentré, frémissant à moitié, sous l’esquisse pluvieuse. Et les arbustes de l’entour, agités pareillement, m’étaient une attention imaginaire, presque compatissante, la nature de mon être en relation avec la Nature elle-même. Je songeais évidemment à moi, n’importe qui ayant pu imaginer une liaison naturelle propre à rappeler le sens de l’origine même de la vie. C’est notre esprit que nous dessinons dans l’air comme une aura, dans l’attente. Un dialogue entre le monde existant, et le feu de la naissance du monde. Je fus conduit à une chambre assez confortable, d’où je pouvais voir la périphérie engluée de flashs, dans le cadre spacieux d’une grande pièce, armée de toilettes et d’un matelas dur et lisse. Toute la particularité du lieu prenait sens dans la particularité de mon cas. Le crépuscule emplit ma chambre austère, je ne pris même pas la peine d’allumer le téléviseur pour regarder les informations du journal de vingt heures. C’était la pénombre. À ce moment-là, les habitants allaient aux grandes surfaces pour remplir leurs caddies, les étudiants déplaçaient leur mal être en ville, je n’entendais pas de murmure plaintif ni de soupir d’agonisant, depuis ma place où je veillais. Juste comme je saisissais la télécommande de l’appareil obsolète, je prêtai l’oreille à un refrain familier, l’air d’une chanson romanesque et monotone ; c’étaient les paroles naïves et touchantes de Hang on now du groupe Kajagoogoo, des années quatre-vingt. C’était Limahl qui avait composé le célèbre morceau de l’Histoire sans fin. Le prélude au piano-synthétiseur pourvoyait la trame musicale d’un romantisme tel qu’on l’entend aujourd’hui, à savoir l’inspiration du charme sensible, et qui allie l’allant masculin à la grâce féminine : jolie fable pour une veille au tapis. Avant tout, le romantisme contemporain est un état d’esprit, un art de la perception amoureuse, aussi sentimentale, et qui trouve dans l’épanouissement spirituel sa raison de durer, intrinsèque et fondamentale à la relation en cœur sensuellement idéaliste. Et sa richesse est abondante parce que liée à l’appréhension subjective, ce qui offre un cocktail contextuel relativement divers, et un rapport relativement métaphysique. Je me rappelai cette trêve mélodieuse tout en observant derrière la fenêtre, aux rideaux entrouverts, le souvenir étoilé au devant de l’obscurité future. Et je dormis dans la fièvre que l’on connaît, avant tout instant fatidique, où notre lendemain se joue, soit sur une note, soit sur un concours, un amour, une nourriture, un acte ou une parole. L’effroi fut si saisissant, d’ailleurs, que je ne me rappelle pas du moment où je quittai ma chambre, jusqu’au moment où j’atteignis la salle opératoire. Étendu sur une table, un matériel chirurgical plus impressionnant que celui des dentistes, un halo de lumière aveuglant, la nausée remuant le tronc, un abrutissement immédiat, sans vertige, la froideur montant du sexe aux naseaux, le crâne engourdi, les jambes gourdes, la bouche tranquille, la gorge estomaquée, la respiration lente à faire pâlir, la transe inexpressive où chaque groupe d’idées se transforme en parcours de mouettes, un banc d’astres filants qui ne s’effacent pas du néant prononcé en soi. Rien ne départ, rien n’aboutit, et il est à l’horizon, ce trivial intérêt pour la diversité littéraire, où l’on se demande, par un vocabulaire ou un lexique, si celui qu’on emploie est suffisamment motivé par l’engouement intérieur, ou par les mots surprenants que l’on a saisis à distance d’un journal ou d’une carte postale. Tous ces mots-là qui s’évaporent et qui brillent, tant que la vie nous tient d’une paix interne. Un retour aux sources de l’embryon, éphémère, subitement, un grouillement confus qui s’apparente à une démultiplication de particules interstellaire, une compacité brutale, un battement de tambour bouillonnant dans les tempes, la sensation si fraîchement retrouvée de l’activité pulmonaire, la faculté de l’œil ouvert d’un coup, d’un choc aussi solide qu’il a été apaisé, mais dans la douceur du vide. À la vue de... Je me réveille... Et que vois-je ? Le rêve d’une réalité ? La réalité d’un rêve ? Autour de moi, à côté des instruments de dissection et des outils d’incision, j’aperçus d’abord le plafond, humide et dégoulinant d’une espèce de bave ininterrompue, le carrelage fleurdelisé de petites flaques récentes, mes membres empoignés par des cordons de plastique, des lanières de ficelle, d’épais élastiques. Mes avant-bras n’étaient pas irrigués, je ne sentais pas mes pieds, mes chevilles et mes talons. Mes muscles étaient raides comme de l’acier, ma peau était mouillée, exhalant une odeur fortement nauséabonde, de sel et de merde. En inclinant ma nuque vers l’abdomen, c’est là que je vois, étourdi, mon giron ouvert, les pans écartés de chaque côté avec une paire de ciseaux, déposée sur un chiffon recouvert d’une tache vermeille. Mes viscères sont visibles, le tout pustulé d’hémorragies sanguines. Que vois-je ? Les professionnels en blouse blanche et en tablier vert pomme, en train de danser, sur le rythme régulier d’un hit parade, sans doute ; pas de geste amorcé, d’amélioration engagée, qu’une farandole démente. Et pendant que l’un des soignants manipulait des pansements et des scalpels, en les lançant dans une jonglerie parfaitement synchronisée à quelque rythme inconnu, comme on préparerait un milk-shake, un des toubibs se rapproche de mes oreilles : son regard se projette sur le mien, hagard, déserté de toute responsabilité, de tout désir, de toute humanité. Il les fait tourner, comme des variateurs de volume d’un tuner, réglant l’élément en vue d’une meilleure écoute et d’un plus ample effet acoustique. Il a son masque d’hygiène sur la bouche, elle sourit, on dirait, oui, elle sourit. Largement ouverte. Inimaginable et heureuse. Et à mesure que je l’entends moi aussi, je comprends, car elle revient à moi, tant elle dicte une évidence : ils aiment, eux aussi, la cadence qui martèle Hang on now, la chanson dans ma tête !...

 

 

 

 

 

 

 

Youki Nonoche,

arroseur de chapeaux à l'hôpital psychiatrique

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


Jeudi 1 janvier 2009



           Il m’arriva un soir d’être soumis à une curieuse fatigue. Ce n’était certes pas l’air vivifiant de la Normandie, malgré toute son humidité mélancolique. Même les rivières d’eau douce infectées par les usines de la côte, malgré leurs nauséabondes effluves, ne tournent l’esprit de cette façon. Nous assistons aujourd’hui à autant de pollution spatiale que mentale, et la construction humaine semble aussi froide et nauséeuse que son créateur anthume. Je sortais ainsi du boulot ; j’avais passé sept heures trente à compter des chiffres simples sur l’écran d’un moniteur, à élaborer d’exécrables calculs, au point de voir partout représentée la forme d’un nombre quelconque, un huit, un quatre, un un. À la sortie des bureaux, mon champ de vision clignotait encore des icônes perçus dans le système informatique. À force d’avoir entendu prononcer le terme contemporain de « bureautique », j’en suis venu à réfléchir en symboles et données. Je pensais à mes débuts dans la vie active que ce labeur permettait une « appréciation » et une « approche » spécifique des relations humaines : dans le forum des métiers, les indications pour chaque domaine ont toujours la particularité d’être aussi objectives qu’enthousiastes. Et quand je me mis à l’œuvre, tard il est vrai, suite à de longues études, je fus lassé dès les premiers instants par la banalité de ma profession. Quant à l’employeur, qui apparaît idéalement l’autorité sympathique, presque compatissante, l’exemple du besogneux débonnaire, l’œil pétillant et le sourire juvénile sur les affiches publicitaires, il est bien plus un complaisant type d’affaires, qui argumente avec la jovialité d’un juge corrompu, harcelé par les démons de l’avarice, obnubilé par l’éventualité d’une perte financière, ne cherchant rien d’autre qu’à acculer nerveusement ses techniciens damnés pour amasser un maximum de profits, de gains, en vous payant très modestement avec le sourire. " Plastique " de beauté, superficiel de caractère, suffisant parvenu, dépensier pour sa forme, profiteur, ambitieux, anti-moraliste, il est pingre jusqu’aux cents. Je ne dérogeai pas à la règle du modeste citoyen : à chaque fois que je le voyais, je prenais un air désabusé, un faciès tiré ou déconfit, à la frontière du ridicule. L’existence m’étant un fardeau, je faisais souvent mine de venir lui parler avec l’air le plus piteux possible. Il demandait d’ailleurs avec moi quelques entretiens afin de « parfaire » les amitiés au sein de l’entreprise. J’avais du mal en cet instant à ne pas pouffer, à froisser un rictus irrépressible qui coloriait mon visage et retroussait ma bouche, en soulevant en germe au fond de moi une hilarité incommode à la situation, si bien qu’au dernier rendez-vous, il m’observa bizarrement, entre le doute et la suspicion ; sans doute pense-t-il que je suis un imbécile. En sortant du bâtiment poudré de cendres, je me demandai – il faisait un beau et gai printemps – ce à quoi un tranquille avorton de son espèce pouvait songer, à part aux films pornos et aux strip-teases, assis, douillet dans son canapé ou fauteuil, à mâcher du chewing-gum. J’avais pour ma part le nerf extrêmement lâche, trop sensible aux aléas de la vie courante, le cœur chamboulé même par l’excès de nourriture et de télévision. Je marchais donc dans la rue, un peu absent, regardant les enseignes au-dessus des vitrines. Je croisais de jolies filles qui me rendaient mon sourire ou rougissaient en baissant les yeux. Il me sembla que j’avais perdu un objet quelconque, un briquet en l’occurrence, je fouillai dans mon cartable pour en examiner le contenu avec soin. Je n’avais pas sitôt relevé la tête que je vis un homme d’affaires en costume, chemisé et cravaté, dont l’embonpoint et le gras du visage frôlaient la cinquantaine passive. Je me repris à deux fois avant de considérer sa démarche. Il dansait. D’une manière si insolite que je crus d’abord à une blague. Son front plat, la plissure sombre et austère qui barrait sa figure n’inspiraient que du conformisme, non de l’insouciance. Cet aspect abrupt tranchait avec le déhanché qu’il effectuait de gauche à droite en descendant une montée. Je restai interdit. Je crus d’abord évidemment à un défaut d’optique. Étais-je troublé par le chatoiement émoustillé des murs, des réverbères ? Ou de la disposition géométrique et maladive des dalles sur la chaussée ? Il m’observa lui-même avec un air à la fois intrigué et surpris. « Qu’est-ce qu’ils ont à danser ? » me dis-je. Je montai en direction de la colline et du centre. Dans l’activité crépusculaire, il y avait parmi les passants et les riverains de bien étranges individus qui agitaient leurs bassins, parfois en esquissant un ballet oriental ou une gymnastique du cerceau. « Sont-ce des acolytes ? » demandai-je tout haut. Un jeune me dévisagea et passa son chemin. En retournant chez moi, légèrement troublé, je rencontrai d’autres lascars, qui paraissaient subitement ignorer leur propre danse. Tous habillés à la mode la plus classique au sein du monde contemporain. Je tentai d’en approcher un original, puis je lui posai la question : « y’a-t-il une fête, pourquoi tout le monde danse-t-il aujourd’hui ? » Il me fixa droit dans les yeux, puis me répondit d’une voix ferme et glaciale : « personne ne danse, monsieur. Et encore moins moi. » Je crus l’avoir offusqué par une réflexion absurde. Je n’insistai pas, bredouillai des excuses inutiles, traçai ma route. Que cela signifiait-il ? Je me souvins alors de mon interrogation précédente. À quoi ces chefs d’entreprises occupaient-ils leurs soirées… Eurêka ! La vérité a parlé ! La vérité se lit sur leurs manières quotidiennes ! Cette déambulation ostentatoire et physique dénonçait ouvertement, au-delà de la réalité, soporifique, leurs activités nocturnes ! Le stigmate de tous les patrons. Je me sentis souverain grâce à ma découverte : voilà ce que c’est que d’être visionnaire ! Dès lors, aucun n’échappa à la sagacité de mon observation, à ma vue. Au suivant que j’accostai, sûr de moi, je lui déclarai sur un ton désinvolte : « ah ! ah ! Tu fais moins le malin, là, hein ? Tu vas encore faire tes frasques ! » Le grognon me toisa d’un virulent mépris, puis rétorqua, après avoir expiré volontairement : « pauv’conard, va ! » Souriant, tel un cœur d’ange, je le laissai partir ignorant de ce que dévoilait librement une partie de sa conscience. Vous savez, il vaut mieux en rire, de ces choses-là. Ça arrive rarement, ce genre de clairvoyance. Il y a des élus. Des élus intimes. La preuve de cette superbe clairvoyance : je vous ai reconnu, vous aussi, sans que vous disiez un mot. Il faut lire partout. L’expression, la physionomie, les traits. À un esprit qui a ausculté les mille travers de la science spirituelle, rien n’échappe. Tenez, je suis de joyeuse humeur, je paye l’addition. Je vais me coucher. Avec foi et confiance en moi-même.




                                                                                                                                           

                      

                                                                                                               

Youki Nonoche, arroseur de chapeaux

à l'hôpital psychiatrique
















 
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