1 Son emploi contemporain confond allègrement « zest » et « zeste » pour désigner la membrane extérieure de l’orange et du citron. Autant dire que les gens hésitent entre le zist et le zest, et ne s’y trompent pas à accomplir la destinée de l’onomatopée initiale. À commencer par moi-même, qui ai employé le terme « zest » pour « zeste », ce qui fait partie de mes tares.2 La poésie comme texte ? Un mode d’expression idéal ? Le respect exclusif d’un art ? Identité culturelle ou culture identitaire ? Une forme de la liberté individuelle ? Histoire de l’art ou éducation à l’art ? Une "vraie" et une pseudo-poésie ? Privilège ou publicité ? Classique et pas baroque ? Savoir ou dissension ? Culture antérieure ou renouveau culturel ? Interprétation du passé au présent ou interprétation du présent avec un mode archaïque ? Quelle affirmation littéraire de soi ? Patrimoine et relève ? Définition de l’indéfinissable ? Compréhension d’un système ou du principe de son évolution ? Passé au présent ou présent au passé ? Y’a-t-il un art véritablement contemporain ? Quelle vision de la poésie contemporaine ? Vers classique, libéré ou libre ? Quelles licences ? Pied technique ou syllabe grammaticale ? Inspiration ou esprit d’entreprise ? Foyer de valeurs actuelles ou retour à celles d’une certaine époque ? Rhétorique, façon, manière dans l’écriture ? Quel âge d’or de la poésie : dans sa pensée ou son commerce ? Élite ou ségrégation ? Mouvement, courant ? Conservatisme, avant-garde ? Conceptions du vrai, du réel ? Propos du jour ou jour à propos ? Un système indémodable ou une malléabilité des règles ? Poète ou imposteur ? Tension de la modernité ? Travail de l’esprit ou rapport de l’inconscient ? Autorité ou transmission ? Devoir ou partage ? Étude ou poursuite de l’œuvre ? ...3 Je n’ai pas ajouté « étrangers », comme quoi la nuée grisonnante du visage inconnu de la géographie, affirmant de plus en plus ses traditions et ses reliefs, se dissipe au fil des ans.4 Le Cepal (www.le-cepal.com) et l’Espace Monpezat : espace.spf.over-blog.com.
Mai-Juin 2009
d’évaluer en soi la force et de reconnaître la forme de ses pulsions subjectives. Ce plaisir est indissociable
d’un phénomène de renouvellement mimétique1 : s’imaginer dans une
situation identique, dans la peau d’un personnage de roman, de cinéma : mémoriser le mouvement acrobatique d’une scène célèbre2, contribue ou participe à motiver l’élan de représentation interne des événements montrés ou vécus. Nous savons à quel point le
danger psychopathologique de vivre les événements montrés ont modifié la critique contemporaine3 de la télévision, du jeu-vidéo, de leurs effets pervers, voire nocifs4. Le problème du défoulement prononce l’irrespect de la vie, marquant la confusion non pas du réel et de l’irréel (les meurtres sont vrais de nature), mais
du concret et de l’abstrait : cela est dû au fait que le jeu-vidéo, premier visé, aborde le sujet à la première personne. Il n’y a donc pas de déréalisation (implication active dans la
réalité) mais déconcrétisation dans le monde réel, qui aboutit à la conformation à l’univers abstrait. À partir de là, n’importe quel acte de « folie » est possible et éventuellement
imaginable : défenestration (c’est malheureux, tout de même) ou tuerie gratuite, ce qui est atroce. Je ne vais pas néanmoins utiliser des renforts de stéréo-types pour valoriser ou condamner
des situations dont la singularité perturbe ou révolte. Les plus grands détracteurs du milieu vidéo-ludique sont la plupart du temps « abstraitement » impliqués dans leur critique qui
manque d’objectivité interprétative, tandis que les joueurs les plus avisés sont « concrètement » impliqués dans la critique de l’abstraction, ce qui se révèle plutôt positif, surtout
quand c’est pour prévenir la variété notoire des influences du jeu-vidéo sur l’esprit, par ses spécificités. Je mets moi-même en garde le fait qu’on ne peut faire reposer un joystick ou une
manette filaire dans toutes les mains, pour une raison adulte, sensible ou psychologique. La dynamique du plaisir réside dans la célérité harmonieuse du mouvement infime5. Or, l’information télévisée ou sur écran de moniteur en déborde : c’est ce qui
ralentit l’attention sensorielle, embrouille la vue, fléchit le système nerveux, sans que l’on ait eu l’impression de cogiter, ou d’avoir eu le sentiment d’avoir dépassé ses limites physique et
spirituelle : comme l’alcool ou la drogue, c’est clair que l’excès tue. Où est alors la poésie là-dedans ? Elle n’est pas dans le texte, elle est dans l’esprit du jeu. Elle fait partie
de l’histoire qui s’accomplit à part entière, celle qui m’inspire si vraisemblablement la « nostalgie virtuelle ». Nous avons toujours valorisé dans le texte le lien majeur entre
l’image et la musicalité verbale, c’est à peu près ici le même principe. La poésie se rapporte à un pic de sensibilité et d’émotion indicible. De ce fait, la poésie fait plus que partie
intégrante de l’histoire indépendante du jeu. Elle en est son intérêt propre comme l’expression de sa vitalité artificielle. Le lieu, le héros, l’ambiance. S’il n’y avait pas d’histoire, il n’y
aurait pas de nostalgie, et l’image associée à la musique n’aurait pas de valeur artistique, sans l’impression6 d’un sens. L’image musicale appartient au seuil de poéticité ; l’histoire l’anime. La nostalgie n’est pas associée uniquement à l’aspect historique
du jeu, mais à l’émancipation d’une mise en scène, qui ressemble plutôt à la « force historique7 », orientée par le sens, mise en mouvement par l’histoire indépendante du jeu vidéo. Le sens implique-t-il d’abord l’histoire par l’orientation, ou
l’inverse ? La relation m’apparaît unie et coordonnée au départ, sans quoi la poésie ne serait pas indicible, mais résulterait d’un produit combinatoire : or, si l’artifice la met
indubitablement en valeur, je pense que fondamentalement, celle-ci peut très bien s’en passer. Cette articulation ingénieuse génère une réaction pénétrante par rapport aux stimuli8. La poésie en est l’expression directe, parce que l’expression favorise le rapport
humain, et que sans perception, la poésie, aussi indépendante qu’au je, serait sans reconnaissance humaine. Je me reprends à la suite d’un pensum précédent : sans l’Homme, la poésie
serait-elle ? Oui, j’imagine, dans sa forme primitive d’expression et de perception, associant les cinq sens, mais sans langage, sans raffinement. Parce que nous favoriserons à notre guise
l’ouïe et la vue, qui sont quasiment essentiels en poésie, et nous sont accessibles tant physiquement qu’abstraitement (encadrant la cime de la tête), nous oblitérons l’importance des trois
autres sens, malgré l’évocation de l’odorat, qui provoque souvent un effet synesthésique au poème tout à fait brouillon et déplaisant à la lecture, le goût et le toucher, qui représentent presque
un ordre hiérarchique de la perception, en se basant sur chaque étage du corps humain – et c’est maintenant que je le remarque. Je suis persuadé malgré tout que les cinq sens sont plus ou moins
présents dans l’édification d’une œuvre poétique, à des niveaux (mon dieu, c’est laid) différents. À raison de quoi je conclus que c’est l’effort de percevoir par un sens plutôt que par les
autres qui gâche tout l’équilibre poétique de l’ensemble du texte. À revenir au domaine des jeux-vidéos, c’est la richesse peu commune, depuis vingt ans, de toute cette somme fertile
d’ingrédients qui capte tant et attire davantage les êtres. Voilà qui nous ramène à l’interrogation régulière sur la "vraie vie" ; les artistes emploient cette expression de bon aloi, à bon
escient, socialement parlant. Séparés du monde par la barrière de leur esprit de communauté culturelle, où ils partagent des affinités d’intelligence, la « vraie vie » correspondrait à
notre vie urbaine, qui évoque notre rapport au travail et notre expérience individuelle dans l’entreprise. C’est d’ailleurs peut-être la vie la plus emmerdante, qu’actuellement, nous n’ayons
jamais vécue. Se lever tôt le matin en songeant à un avenir passablement précaire n’arrange certainement pas les conditions au boulot, ni l’épanouissement à la vie idéale. Nous devons pourtant
arborer un large sourire au patronat pour se retrouver embauché. Il faut être motivé pour obtenir des bananes ou des cacahuètes. Pourquoi appelons-nous cela la vraie vie ? C’est pour la
différencier de la vie abstraite, qui, n’étant pas immédiatement partagée avec autrui, demeure dans l’oubli en soi ; la vie, pourtant, ne saurait pleinement s’exprimer dans un contexte peu
propice à sa manifestation. Nous reconnaîtrons qu’il y a des types d’existence et des modes de vie, et que c’est vis-à-vis d’un mode de vie que nous distinguons la « vraie vie ».
Existe-t-il vraiment une vie réelle, qui soit vraie, et qui se conçoive à l’écart de la vie artistique ? Qu’elle soit réelle, si l’on s’en tient à ce que j’ai explicité précédemment, c’est
contingent. Qu’elle soit vraie, si elle est imbriquée dans le fait même d’exister, c’est qu’elle n’est ni vraie ni fausse, mais qu’elle s’épanouit à divers degrés. S’il s’agit de la « vraie
vie » en temps qu’ineffable, elle a plus de chance d’être valorisée dans la pratique de l’art : distinguons lors l’existence sociale de l’existence interne. J’ai autrefois et maintenant
soumis la question du « visionisme » dans mon œuvre subjective, et de plus en plus, en dehors de mes réflexions monographiques anciennes, élaboré l’opinion d’idée à savoir que ce n’est
pas un mouvement ni un courant9, mais un art empiriste : même si cela ne
me ressemble pas, si je découvrais la théorie parfaitement compatible avec mon art, celui-ci serait définitivement obsolète, équivaudrait à de l’imitation plus qu’à de la recherche. Il y a de
l’application spirituelle et technique, ne nous y trompons pas ; mais ce qui forge une théorie, c’est l’activité littéraire du praticien, qui nourrit son art en le mettant à l’épreuve de
toutes les façons, et outre-mesure. Inconscient : soit. Mais sans être déconstruit ou linéaire. Translucide : voilà bien une marge de prétention ! La vision relève plus de l’image
et des sens que d’une comparaison avec le vécu, qui appartiennent ensemble à la réalité, sans faire chambre à part ; ainsi « pieu décicatrisé » n’a pas de sens sur le plan
linéaire, d’un point de vue sémantique, mais révèle par synesthésie sa signification immédiate. Que la signification soit plus abstraite qu’explicite ne change rien à la donne de l’ambition
métaphysique : l’explicitation trouve plus précisément sa fonction dans le dessin. L’expérience de l’écriture conduit à des essais dont la cohérence saugrenue est pourtant bien
présente : l’enchaînement verbal ne trahit pas l’appréhension artistique. C’est simplement significatif sans être proximal : c’est ce qui explique que la réception soit bonne (quand
elle est mauvaise, c’est un ratage exemplaire), malgré le fait qu’on ne soit en mesure d’analyser le contenu sémantique du poème.
1 c’est ce qu’explique l’amour invétéré du catch, primitivement associé à de la mise en scène*. En jeu-vidéo, la portée est encore plus efficace, parce que la beauté du geste, capteur d’attentions, est reproduite doublement : d’abord dans l’esprit du joueur, puis à travers le jeu lui-même.* Voir à ce sujet les Mythologies de Roland Barthes.2 La bataille de Dark Vador et d’Obi Wan Kenobi dans Star Wars est un excellent exemple.3 Ce qui est filmé s’avère-t-il véritable ? Qu’est-ce qui se fait, qu’est-ce qui ne se fait pas ? Ce que dévoile la pornographie est-il praticable ? C’est l’éducation critique qui est à mettre en cause dans l’interprétation progressive et évolutive de ce qui est vu ou vécu, depuis la plus tendre enfance.4 Pour la santé mentale et organique : d’aucuns pointent du doigt la vie sociale.5 Je ne fais intervenir la question de la grâce : elle réfère à un jugement de valeur artistique.6 Je dois avouer mon attrait pour les théories d’Infeld et d’Einstein sur la force d’inertie.7 La vitalité s’inscrit dans l’histoire, le sens et la mise en scène.8 Les titres RPG qui reviennent involontairement à l’esprit sont récemment Final fantasy XII, Zelda ou Dragon Quest ; poétiquement, par ses qualités indéniables d’esthétisme*, dont il y aurait beaucoup trop à dire en cet endroit, Fable, dont le concepteur principal, Peter Molyneux, est sévèrement raillé pour ses promesses à moitié abouties, tient, de loin, le haut du pavé artistique. * En soi, l’esthétisme n’est pas aussi indispensable dans le jeu-vidéo que dans le texte, pour le rendez-vous poétique, car il est de l’ordre de la représentation picturale, pas structural et sémantique. L’approche est visuellement « tactile » dans le jeu, visuellement « phonique » dans le verbe. Le rapport d’immédiateté, du point de vue perceptif, n’est pas de pareille évidence. J’aurais pu faire mention de jeux plus élaborés tels que ceux conçus par le groupe Bethesda : Oblivion, bien sûr, dont le champ d’action est sans égal, au détriment d’une logique fâcheuse. Aussi, les possibilités en grande pompe (choix d’apparence physique, d’existence, de métier, de lectures), allongeant considérablement une durée de vie gigantesque, alliant l’heroïc fantasy et l’aventure, favorisent une histoire personnelle, longue et éprouvante, qui mêle modestement nostalgie et poésie. J’ai été surpris que l’accueil critique n’ait pas été plus favorable à Lost Odyssey, un des jeux les plus littéraires du moment, bien que l’enchaînement des cinématiques puisse sembler naïf dans l’ensemble.9 « Ma théorie globale sur la poésie repose sur l’axiome suivant, à savoir qu’elle est une « vision concentrique de l’univers », « une vision » et non un « miroir » comme c’est le cas dans le roman réaliste. Mon but n’est pas de refléter la vie sociale ni de faire l’effort d’uniformiser les choses de la réalité afin de les rendre cohérentes et compréhensibles pour l’ensemble du public, mais de favoriser une « vision », c’est-à-dire une perception personnelle de la réalité que chacun de nous possède, et qui forge notre richesse intérieure. Pour cette raison, au-delà d’être une description futile du monde, l’intérêt de la poésie est qu’elle est subjective, elle est l’expression de l’âme humaine. » (2003-2004) LE VISIONISME٭ « Le grand voyage… pour une métamorphose de l’appréhension du monde. Se projette sur un fil temporel, auquel tu te tiens et te cramponnes, cher lecteur, la scène cadrée d’une histoire inconsciente. Pas cette exode futile vers le mental profond qui suit les aléas d’une âme en repos. Ce n’est pas transcrire ce qui passe par la tête dans l’inconscient, c’est raconter une histoire, l’organiser grâce à un patchwork cœnesthésique, transfigurer comme dans le rêve, mais dans le rapport avec la conscience, et non avec son cousin arriéré, dans une relation avec la réalité sociale, et non l’instinct de la bête, une sorte de féerie ou d’absurdité logique. C’est l’imagination en marche, l’intellectualisation d’un lien de rapports apparemment sans cohérence, dont la mise en forme inspirée n’a plus qu’à être sentie : un lavage spirituel par déjection sublimée d’une force sexuelle et idéale. » ٭ Histoire inconsciente par l’intermédiaire du rêve. LA POÉSIE VISIONISTE « J’ai pensé devoir mettre en lumière ma théorie sur la vision. Revendiquant un type d’art singulier, une manière spécifique de “faire” de la poésie, de “poétiser” pour être plus juste quant à mon point de vue sur le contenu de mon oeuvre, et plus précis, quant à sa révolution formelle, j’ai jugé, dans l’appréhension de la mise en valeur de mes idées, bon de définir de façon paradigmatique ce que je sais être une entreprise subjective. Je ne saurais qualifier ce que j’évoque à travers mes écrits de mouvement; car si l’état d’esprit et l’effusion impétueuse d’un siècle peuvent entrer dans cette conception artistique, ces derniers n’en forment que la matière, la substance, ils demeurent ce que j’appelle « les conditions de l’écriture », qui n’entrent en compte qu’en « référence extérieure » dans le produit poétique, sans influencer la structure, la composition, la mesure. Car ce n’est pas la condition de l’exercice qui bat le rythme d’un vers, mais la vision elle-même. Je parle avant tout d’un art de procéder, d’un art de voir, non de décrire. Hypnagogique, synesthésie, cœnesthésie, chaos révèlent dans mon expression personnelle l’intervention de tous les sens à la fois dans la production littéraire. Je ne saurais non plus parler de genre, qui s’attribue davantage aux types de conception, quand il ne désigne pas plus directement le registre, ou se confond au thème d’une prose. Si la poésie est un genre, que le monde extérieur conditionne le mouvement thématique de mon œuvre, il n’est plus question alors que de l’art, en tant que travail de perception, « façon de voir », dirions-nous en notre belle province. Si l’on me demandait donc de définir cette conception, je parlerais enfin de courant, qui englobe dans la sphère de l’action un procédé de style, une influence. Là réside mon œuvre. » (2006)