Bases cimiesques

Dimanche 11 octobre 2009





















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Par Le satyre
Jeudi 2 juillet 2009

 

          




          Je vais pouvoir aborder sereinement le dernier ouvrage primé par le prix Jean Aubert, intitulé La genèse des sources, de Madame Éliane Zunino-Gérard. Le choix sélectif m’informe également des critères de sélection artistique. Ce que j’ai découvert de commun entre chaque œuvre récompensée, c’est l’élégance du style. Décidément ça se répète, et ma foi, c’est tant mieux. Et pour varier les plaisirs, puisque les saisons sont invariables, le recueil préfacé par Claude Prouvost réunit des vers libres. Ce qui est plaisant, c’est que l’usage du vers décrié convient habilement à évoquer l’origine de la vie, dans un verbe évoquant le chaos, à la racine de la floraison, la volonté de vouloir cristalliser ce qui définit poétiquement le monde vivant, commun. D’où un vocabulaire enrichi de l’étude botanique et de l’attachement à la campagne : « respir », « baratter », « fétuques » ou « radicelle ». Éloquent du respect de l’histoire de la langue française, l’emploi traditionnel et correct du mot « zeste »1. Bien loin et en dehors du romantisme de Novalis, j’y perçois davantage une approche biologique de la Nature qu’un regard idéologique de mouvement littéraire. C’est d’une singularité technique assez personnelle, finalement. On ne saurait reprocher une certaine humanité peinte dans le rapport au monde, jusqu’à la personnification des éléments, l’eau, notamment :

 

La source,

bouche d’onde

enflant son cri nocturne,

incurve sa lèvre de vase.

 

           L’eau n’est pas uniquement maternelle : elle représente charnellement la muse, la femme aimée, la femme qui donne la vie et l’exprime à satiété. Nous pourrions suggérer un appel humaniste à travers toute cette merveille nocturne. Il y a un enthousiasme qui se traduit par l’expression de la forme végétale. C’est plus foncièrement l’imploration mystérieuse du corps féminin qui trouble l’esprit du texte, entre deux zones de mystère. L’inconnu est source d’invitation à déflorer, à investiguer, à concevoir, à connaître, puits de témoignage mouvant et manifeste :

 

Aujourd’hui le jamais vu attise

Son urgence d’aventure.

 

           La vitalité recouvre un faciès humain, la matière recelant la vie attire ses observateurs, leur offre un miroir d’orgie primitif, presque nuptial. Tel un jardin dont les parcelles absorberaient l’être et s’ouvriraient à l’humanité :

 

Eau sauvage qui n’a connu

Avant l’appel de mon visage,

Qu’un peu de ciel

En reflet sous les branches.

 

           Nous assistons dans l’ouvrage à des périodes de foisonnement, dignes du climat oppressant de serre qui traverse les romans naturalistes de Zola. Ici, tout mouvement intempestif capte la perception, fidèle aux associations hétérogènes, soumise à l’euphorie des signes grouillants et emphatiques de vie :

 

Aboli le défilé

Des noms fleurant la citronnelle,

Le foin dru, l’ail et l’aspic,

Lavandes au souffle de moire,

Haleine des fours dans l’hiver...

 

           Foisonnement et variété ; à contredire Baudelaire sur l’absence d’imagination naturelle : c’est dans la frondaison, le miracle de la création, autant de beautés véhiculant la mémoire de l’origine que se développe l’esprit poétique, en harmonie de corps avant d’apparaître dans l’harmonisation du vers ; mais ce qui « met l’eau à la bouche », ce sont encore les trombes, les cataractes, les ruisseaux, la mer, les nuages, la grêle, la bruine, le crachin, les embruns, les vagues, tout ce qui enrichit l’instrument pluviométrique. La douleur de croître, le plaisir de respirer, le cycle intensif de la reproduction, l’humidité, la richesse prolifère des êtres vivants. Dans cette luxuriance, l’apparition de phénomènes éphémères :

 

Jusqu’à cette extase de pluie en été

Qui miroitait en éventail

Sur les collines.

 

           J’ai trouvé que l’expression, sobre et pétillante, ne se rebutant d’aucun doute syntaxique ni d’aucune subtilité combinatoire et signifiante, était plus expansive qu’hyperbolique, parce que l’appréhension des choses n’est pas orientée mais contemplative ; ce qui nourrit la nourriture terrestre passe vitalement aux sphères célestes : la source absorbée finit par s’évaporer dans l’air, transportant d’une zone éthérée à l’autre son courant d’espoir, sa verve séminifère :

 

Nous n’avons plus de soif

Pour cette eau sans étoile

Dont l’âme se délite

En quête de reflets.

 

           C’est ce qui inspire et insuffle à l’Homme, par son bain atmosphérique – pour éviter la profusion des suffixes « ère » dans le jugement critique -, sa force primaire et sa relation inaltérable avec tout être vivant, dont il partage l’espace depuis la nuit des temps, grâce au même abreuvoir universel :

 

Des parfums profonds naissaient lentement

Et montaient vers mes lèvres

En spirale furtive.

 

           Nous remarquerons l’usage de la majuscule à chaque début de vers, ce qui dénote un respect pour la forme libre, et marque l’évolution aspectuelle depuis l’époque classique. De même qu’il n’y a pas d’emploi abusif de la virgule, ce qui privilégie une vision ondoyante plutôt qu’inspirée par un conformisme d’usage. Il y a cette espèce de résurgence du mythe Ovidien des métamorphoses depuis le Chaos. Il serait dommageable de n’y entrapercevoir une référence vive à la sexualité :

 

Septembre mugit son extase torrentielle.

 

           Elle prend notamment une allure titanesque et monstrueuse, qui n’est pas sans rapport archaïque avec l’accouplement divin de Gaïa et d’Ouranos. L’évocation des houles, des remuements, connote un acte de coït adulte :

 

Diluvienne, la joie a ouvert ses écluses :

En des lits retrouvés

Coule à plein bord notre jeunesse.

 

           C’est une violence relativement féconde, et fécondante ; la comparaison est établie entre l’insignifiant et son rôle invisible, la conception inattendue :

 

Je suis l’ombre noyée

Dont les empreintes s’aventurent

Au devant de l’espoir

Métamorphosé en source.

 

           Insignifiant, mais productif, voire surprenant, bientôt nostalgique :

 

Goutte d’éternité,

Ta fraîcheur m’enveloppe

Dans l’immobilité d’un soir bleui d’adieux.

 

Le développement embryonnaire ne peut se concevoir effectivement sans renfort liquide et libidinal ; le produit unique de l’équation de base, impliquant mâle et femelle, créateur et porteur, donation et accueil, renouvellement d’amour, dévoile la propagation tapageuse de l’eau symbole de vie :

 

Voici que s’égrènent les pépites de la nuit

Que les ténèbres coagulent.

 

           Point de caractère morbide dans cette noirceur voulue, et rassurante. La démonstration exubérante apaise plus qu’elle ne révèle de tensions hostiles ; la répétition du terme « goutte », qui révèle l’abondance autant que l’humilité (ce qui est plus noble que l’autorité et la servitude), « goutte d’éternité [...] de silence [...] de vie (ce qui est explicite mais vain au niveau de la compréhension des lecteurs) » montre l’imposition d’un vote existentiel reposant sur la création originelle :

 

Chacun écoute les minutes

Tomber goutte à goutte

Dans les flaques de l’éternité.

 

           En définitive, cette phase conclusive tend à clôturer tout ce qui passe par le regard porté sur la Nature : le souvenir nostalgique du monde vécu uniformément puis dans sa division charnelle bouillonnante, et la promesse de celui à naître. Voilà ce que j’ai retenu grossièrement, parmi le jeu des lumières et des saisons. Et comme je l’avais promis vers les prémices de ce rapport sommaire, parlons du « slam ». Comme je l’ai précisé plus haut, le "slam" s’apparenterait à un art plus qu’à un mouvement ; j’avais assisté sans m’en rendre compte à une séance de slam avec des amis, étant étudiant, qui m’en avaient fait une démonstration curieuse. Il faut croire que cet art s’était diffusé en banlieue depuis déjà longtemps, sans avoir reçu de nom savant : ce jusque dans la périphérie lexovienne, dans le Pays d’Auge ! C’était un travail astucieux, rédigé, comblé de rimes de toutes sortes, qu’on aurait pu dire enjambantes, classiques ou à la césure, si la forme n’était demeurée prosaïque, supportant une structure mêlant à la fois rythme et euphonie. Je ne sais si je fréquentais alors les sociétés savantes du Quartus Latinus : j’avais dû y rêver, moi, petit provincial, mais j’avais déjà passé l’âge de m’occuper d’honneur factice. J’ai gagné en sociabilité aujourd’hui ; auparavant, j’étais moins présentable. J’étais calfeutré dans ma chambre, préoccupé littéralement par mes essais artistiques. J’étais fuyant, et particulièrement craintif à l’égard des riverains. Je redoutais leur brutalité, leurs réflexions immatures, leurs vantardises éhontées. Lorsque j’appris à mieux connaître le cœur humain grâce aux livres, j’opinai pour plus d’audace. Et comme j’étais désintéressé financièrement, mon contact devint aisé, facile. Il existe des représentants du slam dans toute la France, en passant par le Grand corps malade et plusieurs groupes de chansonniers, qui travaillent leurs talents avec obstination, sans négligence. Tout texte relatif au slam ressemble étrangement à un "poème chanté", c’est-à-dire rédigé en vue d’être partagé oralement avec le public de tous âges. Les procédés d’emphase, qui consistent à répéter une rime d’un mot au suivant, séparés par une virgule, singularisent amplement le slam, par une tournure insistante, mettant en scène un état de souffrance affectant, il est vrai, tout en l’impliquant, ma génération. La rapidité d’exécution de certains textes ne traduit pas du confort ou de l’aisance. La plupart des essais sont concentrés, motivés, repris après un seul jet d’encre. Cependant, la spontanéité va de pair pour que le message soit clair et diffus : que le public, à défaut de le reconnaître, apprenne à connaître un mode d’existence, à apprécier un flot d’espérances teinté d’idéalisme, dont le résumé s’éloigne bien sûr de tous les préjugés flirtant avec les stéréo-types, qui assaillent cet art localisé. "Arracher un rythme" relève de la gageure plus que de l’exploit humain, qui ne peut s’affranchir d’une sincérité toute innocente, et parfois sinon juvénile. Considérons que le milieu de l’érudition parisienne soit le lieu incontournable de l’entrée en matière de la poésie ; il a de quoi, avec son ouverture critique, admettre, à cause de l’impact d’une parole nue par des sonorités vibrantes, le couver en toute assurance. Je ne cache pas mon ambition, quoique originale, dans le sens de la marginalité, de concevoir avec l’aide de savants un peu « fous » une Nouvelle Encyclopédie qui aurait pour but d’élaborer des planches exhibant tous les corps de métiers, toutes les spécialités scientifiques ou techniques, toutes les réflexions sur la pensée contemporaine de l’art, de la philosophie, de la littérature, de la poésie. En même temps, j’aimerais renouveler l’héroïsme de Walch et de Prudhomme en réunissant dans une anthologie la synopsie bio-bibliographique des poètes français. Le produit de la volonté par le nombre est le moyen indispensable de combler l’espace-temps. Attardons-nous à présent sur les débats d’actualité concernant l’enseignement et la pratique de la poésie classique à l’école. J’y ai perçu avec beaucoup d’intérêt une possibilité pour les élèves de comprendre le fonctionnement de l’art poétique, et d’élaborer par eux-mêmes l’histoire chronologique de la poésie française. Je ne sais, M. Darcos ayant été remplacé par M. Chatel au ministère de l’Éducation Nationale, si quelque projet a été ébauché, et si quelque initiative est en cours. Il y a un grand nombre de questions à se poser2 pour valider positivement ce projet, dont l’objectif me paraît d’égale importance que celui de connaître par cœur La Marseillaise. Avec l’ouverture vers l’Europe de l’Ouest, il est enrichissant d’analyser l’évolution des règles de prosodie dans les pays liés à notre propre histoire nationale : Allemagne, Angleterre, Italie, Espagne, les bords méditerranéens où le sonnet est né et a subi des révolutions d’ordre esthétique, en agrémentant l’expression lyrique. L’avantage du sonnet est qu’il permet de maniérer profondément et diversement le verbe. C’est bien l’une des meilleures trouvailles structurales de ce dernier demi-millénaire. Pétrarque, Shakespeare, Musset, Nerval, Du Bellay, Malherbe, Baudelaire, Borges l’ont utilisé en renouvelant sans cesse sa portée triomphante. On ne se lasse jamais d’en nuancer l’ouverture finale, noyau d’universalité de ce modèle. L’accent tonique a influé sur la versification et le décompte syllabique dans d’autres pays3. À l’avenir, j’aurai du mal à me passer d’une étude comparative entre chaque évolution du vers, en fonction de l’accentuation sur la pénultième ou l’antépénultième. Je ne vais pas m’attarder sur ce terrain fort caillouteux ; appesantissons-nous sur le panorama pictural que nous offre, via Internet, deux sites très utiles4. Comme quoi l’art contemporain ne manque pas d’imagination fertile, et l’abstraction n’est pas morte. Quant aux noms d’artistes-peintres mis en exergue, nous nous accorderons à y pressentir plus de professionnalisme que d’amateurisme, ce qui a été, pendant mon investigation, raréfié, étant donné mon exigence (est-elle ?) en la matière. J’ai lorgné récemment sur le domaine linguistique de la communication du langage poétique, que je ne prétends pas exclusif au texte, mais à toute forme d’art motivé ; j’en ai tiré un schéma descriptif, qui en définit les trois grands axes de prédilection :

 

 

La communication

 

 

 

 

 

mode de description/mode de translation/mode de transmission

 

 

 

 

 

du langage poétique




 

Je ne veux toutefois terminer ma tâche sur une touche rébarbative. Nous aurons saisi dans quelle mesure je m’applique à respecter l’usage de la langue française, en relativisant la suprématie du dictionnaire, ne serait le Larousse ou le Littré : c’est le dictionnaire qui conçoit, mais le peuple qui fait la langue française. C’est un principe d’observation qui ne m’a jamais quitté ; je n’ai sans doute pas tout dit, moi qui avais prévu de concevoir mon ultime rapport. À l’avenir, et parce que mes ajouts gagnent en terrain, je prendrai garde de ne plus entreprendre un compte-rendu annuel, et d’attendre suffisamment le moment venu et voulu pour débattre à une autre reprise sur la poésie générale. J’ai conscience d’avoir fait de mon mieux pour exprimer, une fois pour toutes, mon dernier mot ; et trêve de plaisanterie, ou ironie de l’existence, je ne le dirai pas.












           1 Son emploi contemporain confond allègrement « zest » et « zeste » pour désigner la membrane extérieure de l’orange et du citron. Autant dire que les gens hésitent entre le zist et le zest, et ne s’y trompent pas à accomplir la destinée de l’onomatopée initiale. À commencer par moi-même, qui ai employé le terme « zest » pour « zeste », ce qui fait partie de mes tares.2 La poésie comme texte ? Un mode d’expression idéal ? Le respect exclusif d’un art ? Identité culturelle ou culture identitaire ? Une forme de la liberté individuelle ? Histoire de l’art ou éducation à l’art ? Une "vraie" et une pseudo-poésie ? Privilège ou publicité ? Classique et pas baroque ? Savoir ou dissension ? Culture antérieure ou renouveau culturel ? Interprétation du passé au présent ou interprétation du présent avec un mode archaïque ? Quelle affirmation littéraire de soi ? Patrimoine et relève ? Définition de l’indéfinissable ? Compréhension d’un système ou du principe de son évolution ? Passé au présent ou présent au passé ? Y’a-t-il un art véritablement contemporain ? Quelle vision de la poésie contemporaine ? Vers classique, libéré ou libre ? Quelles licences ? Pied technique ou syllabe grammaticale ? Inspiration ou esprit d’entreprise ? Foyer de valeurs actuelles ou retour à celles d’une certaine époque ? Rhétorique, façon, manière dans l’écriture ? Quel âge d’or de la poésie : dans sa pensée ou son commerce ? Élite ou ségrégation ? Mouvement, courant ? Conservatisme, avant-garde ? Conceptions du vrai, du réel ? Propos du jour ou jour à propos ? Un système indémodable ou une malléabilité des règles ? Poète ou imposteur ? Tension de la modernité ? Travail de l’esprit ou rapport de l’inconscient ? Autorité ou transmission ? Devoir ou partage ? Étude ou poursuite de l’œuvre ? ...3 Je n’ai pas ajouté « étrangers », comme quoi la nuée grisonnante du visage inconnu de la géographie, affirmant de plus en plus ses traditions et ses reliefs, se dissipe au fil des ans.4 Le Cepal (www.le-cepal.com) et l’Espace Monpezat : espace.spf.over-blog.com.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mai-Juin  2009

 

 

 

 


       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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Par Le satyre
Jeudi 2 juillet 2009

 

 

 

 

 

 


           Excessif, il l’est ; par ses raisonnements exagérés, par son émotivité exacerbée, par l’intransigeance de son point de vue, l’affirmation de son opinion, la violence de ses préjugés. Et pourtant, malgré cette maîtrise de la pensée, que d’actes irréfléchis ! Car s’il se laisse dominer par l’activité intellectuelle, véritable drogue omnisciente, il se laisse très volontiers déconcentrer par des dérapages quotidiens, qui s’ils sont véniels, manifestent sans crier gare une apothéose de vie. C’est un Achille de raison et c’est une statue de sentiments. Philippe Le Bel1, avec la main de fer en moins. Le penchant tout à fait légitime de l’artiste, c’est celui de la quête du plaisir ; bien entendu, vous entendrez d’un bout à l’autre de la planète des chansonniers ou des peintres revendiquer de la paresse, voire de la flemme, qui peut être la maladie des hyperactifs, à condition qu’ils cherchent à mieux vivre les loisirs en récompense. L’exercice perpétuel peut effectivement laisser traîner des marques de fatigue, et accentuer l’impression d’être épuisé en permanence, ce qui est un leurre pour l’estime de soi, qui tendra, par l’exigence de soi-même en vue des travaux de Lettres, à faire supposer que l’on est lymphatique à œuvrer, alors que ce manque d’énergie est explicable par une intense activité scripturale et cérébrale. J’ai élaboré l’idée, juste ou erronée, selon laquelle le moteur du plaisir serait dynamique. Il m’a fallu pour cela expérimenter un certain nombre d’arts possibles, mais surtout, apprendre à vivre l’aventure artistique, ce que proposaient évidemment les jeux-vidéos, qui par leur aspect créatif, permettaient de vivre continûment dans un monde superficiel, qui, depuis les premiers Amstrad jusqu’aux consoles de nouvelle génération2, ont gagné en graphisme, en techniques d’art, en réalisme3. Qui n’a pas reconnu en Tetris, Lemmings, Zelda, Prince of Persia, Street Fighter, Shadow of The Beast4 les signes avant-coureurs d’un art qui s’accomplirait dans un mode de jeu ? Un mode de jeu, certes, un mode d’existence, aussi : ce que j’ai surnommé la « drogue virtuelle ». Jesper Kyd, concepteur musical de renommée internationale, avait lui-même été étonné sur un ancien modèle d’ordinateur, le Commodore Amiga, des capacités de l’appareil à combiner l’image et le son pour susciter la nostalgie d’un vécu virtuel – nous comprendrons pourquoi j’évite d’utiliser la notion d’ « irréel », qui est contradictoire avec le fait suprême d’exister, attestant une réalité, qu’elle soit extérieure, intérieure, concrète ou abstraite, etc. Cela n’étonne guère. Certains morceaux génériques (Agony, Cannon Fodder, Lotus, Pinball Fantasies5) sont typiquement anthologiques, quand ils ne sont pas instrumentaux. Pour que le joueur adhère au jeu, il est nécessaire d’effectuer un travail d’introversion approfondi, d’étudier son partage par l’expérience ludique. Le jeu de rôle traduit cette motivation profonde : Fallout 3, malgré ses défauts conceptuels de taille, est un vrai bijou artistique de ce point de vue. Le cinéma, dont les prouesses se sont améliorées en même temps, représente la réalité quotidienne ; là, ce sont les éléments de l’esprit en latence, qui ne manquent pas de référer à la culture générale, soit dit en passant, qui sont représentés à travers le jeu, où le joueur est libre







 

           1 Sa représentation idéale dans l’Histoire de France.2 Wii, XBOX 360, PS3 ... il faut compter avec les portables.3 La génération née dans les années 80 a bénéficié des premiers stades du développement du jeu-vidéo ; c’est pour cela que l’on parle volontiers de l’ « ère vidéo-ludique ».4 C’est indicatif : la liste est pantagruellique.5 C’est pareil : les détails fastidieux ne manquent pas.

 








d’évaluer en soi la force et de reconnaître la forme de ses pulsions subjectives. Ce plaisir est indissociable d’un phénomène de renouvellement mimétique1 : s’imaginer dans une situation identique, dans la peau d’un personnage de roman, de cinéma : mémoriser le mouvement acrobatique d’une scène célèbre2, contribue ou participe à motiver l’élan de représentation interne des événements montrés ou vécus. Nous savons à quel point le danger psychopathologique de vivre les événements montrés ont modifié la critique contemporaine3 de la télévision, du jeu-vidéo, de leurs effets pervers, voire nocifs4. Le problème du défoulement prononce l’irrespect de la vie, marquant la confusion non pas du réel et de l’irréel (les meurtres sont vrais de nature), mais du concret et de l’abstrait : cela est dû au fait que le jeu-vidéo, premier visé, aborde le sujet à la première personne. Il n’y a donc pas de déréalisation (implication active dans la réalité) mais déconcrétisation dans le monde réel, qui aboutit à la conformation à l’univers abstrait. À partir de là, n’importe quel acte de « folie » est possible et éventuellement imaginable : défenestration (c’est malheureux, tout de même) ou tuerie gratuite, ce qui est atroce. Je ne vais pas néanmoins utiliser des renforts de stéréo-types pour valoriser ou condamner des situations dont la singularité perturbe ou révolte. Les plus grands détracteurs du milieu vidéo-ludique sont la plupart du temps « abstraitement » impliqués dans leur critique qui manque d’objectivité interprétative, tandis que les joueurs les plus avisés sont « concrètement » impliqués dans la critique de l’abstraction, ce qui se révèle plutôt positif, surtout quand c’est pour prévenir la variété notoire des influences du jeu-vidéo sur l’esprit, par ses spécificités. Je mets moi-même en garde le fait qu’on ne peut faire reposer un joystick ou une manette filaire dans toutes les mains, pour une raison adulte, sensible ou psychologique. La dynamique du plaisir réside dans la célérité harmonieuse du mouvement infime5. Or, l’information télévisée ou sur écran de moniteur en déborde : c’est ce qui ralentit l’attention sensorielle, embrouille la vue, fléchit le système nerveux, sans que l’on ait eu l’impression de cogiter, ou d’avoir eu le sentiment d’avoir dépassé ses limites physique et spirituelle : comme l’alcool ou la drogue, c’est clair que l’excès tue. Où est alors la poésie là-dedans ? Elle n’est pas dans le texte, elle est dans l’esprit du jeu. Elle fait partie de l’histoire qui s’accomplit à part entière, celle qui m’inspire si vraisemblablement la « nostalgie virtuelle ». Nous avons toujours valorisé dans le texte le lien majeur entre l’image et la musicalité verbale, c’est à peu près ici le même principe. La poésie se rapporte à un pic de sensibilité et d’émotion indicible. De ce fait, la poésie fait plus que partie intégrante de l’histoire indépendante du jeu. Elle en est son intérêt propre comme l’expression de sa vitalité artificielle. Le lieu, le héros, l’ambiance. S’il n’y avait pas d’histoire, il n’y aurait pas de nostalgie, et l’image associée à la musique n’aurait pas de valeur artistique, sans l’impression6 d’un sens. L’image musicale appartient au seuil de poéticité ; l’histoire l’anime. La nostalgie n’est pas associée uniquement à l’aspect historique du jeu, mais à l’émancipation d’une mise en scène, qui ressemble plutôt à la « force historique7 », orientée par le sens, mise en mouvement par l’histoire indépendante du jeu vidéo. Le sens implique-t-il d’abord l’histoire par l’orientation, ou l’inverse ? La relation m’apparaît unie et coordonnée au départ, sans quoi la poésie ne serait pas indicible, mais résulterait d’un produit combinatoire : or, si l’artifice la met indubitablement en valeur, je pense que fondamentalement, celle-ci peut très bien s’en passer. Cette articulation ingénieuse génère une réaction pénétrante par rapport aux stimuli8. La poésie en est l’expression directe, parce que l’expression favorise le rapport humain, et que sans perception, la poésie, aussi indépendante qu’au je, serait sans reconnaissance humaine. Je me reprends à la suite d’un pensum précédent : sans l’Homme, la poésie serait-elle ? Oui, j’imagine, dans sa forme primitive d’expression et de perception, associant les cinq sens, mais sans langage, sans raffinement. Parce que nous favoriserons à notre guise l’ouïe et la vue, qui sont quasiment essentiels en poésie, et nous sont accessibles tant physiquement qu’abstraitement (encadrant la cime de la tête), nous oblitérons l’importance des trois autres sens, malgré l’évocation de l’odorat, qui provoque souvent un effet synesthésique au poème tout à fait brouillon et déplaisant à la lecture, le goût et le toucher, qui représentent presque un ordre hiérarchique de la perception, en se basant sur chaque étage du corps humain – et c’est maintenant que je le remarque. Je suis persuadé malgré tout que les cinq sens sont plus ou moins présents dans l’édification d’une œuvre poétique, à des niveaux (mon dieu, c’est laid) différents. À raison de quoi je conclus que c’est l’effort de percevoir par un sens plutôt que par les autres qui gâche tout l’équilibre poétique de l’ensemble du texte. À revenir au domaine des jeux-vidéos, c’est la richesse peu commune, depuis vingt ans, de toute cette somme fertile d’ingrédients qui capte tant et attire davantage les êtres. Voilà qui nous ramène à l’interrogation régulière sur la "vraie vie" ; les artistes emploient cette expression de bon aloi, à bon escient, socialement parlant. Séparés du monde par la barrière de leur esprit de communauté culturelle, où ils partagent des affinités d’intelligence, la « vraie vie » correspondrait à notre vie urbaine, qui évoque notre rapport au travail et notre expérience individuelle dans l’entreprise. C’est d’ailleurs peut-être la vie la plus emmerdante, qu’actuellement, nous n’ayons jamais vécue. Se lever tôt le matin en songeant à un avenir passablement précaire n’arrange certainement pas les conditions au boulot, ni l’épanouissement à la vie idéale. Nous devons pourtant arborer un large sourire au patronat pour se retrouver embauché. Il faut être motivé pour obtenir des bananes ou des cacahuètes. Pourquoi appelons-nous cela la vraie vie ? C’est pour la différencier de la vie abstraite, qui, n’étant pas immédiatement partagée avec autrui, demeure dans l’oubli en soi ; la vie, pourtant, ne saurait pleinement s’exprimer dans un contexte peu propice à sa manifestation. Nous reconnaîtrons qu’il y a des types d’existence et des modes de vie, et que c’est vis-à-vis d’un mode de vie que nous distinguons la « vraie vie ». Existe-t-il vraiment une vie réelle, qui soit vraie, et qui se conçoive à l’écart de la vie artistique ? Qu’elle soit réelle, si l’on s’en tient à ce que j’ai explicité précédemment, c’est contingent. Qu’elle soit vraie, si elle est imbriquée dans le fait même d’exister, c’est qu’elle n’est ni vraie ni fausse, mais qu’elle s’épanouit à divers degrés. S’il s’agit de la « vraie vie » en temps qu’ineffable, elle a plus de chance d’être valorisée dans la pratique de l’art : distinguons lors l’existence sociale de l’existence interne. J’ai autrefois et maintenant soumis la question du « visionisme » dans mon œuvre subjective, et de plus en plus, en dehors de mes réflexions monographiques anciennes, élaboré l’opinion d’idée à savoir que ce n’est pas un mouvement ni un courant9, mais un art empiriste : même si cela ne me ressemble pas, si je découvrais la théorie parfaitement compatible avec mon art, celui-ci serait définitivement obsolète, équivaudrait à de l’imitation plus qu’à de la recherche. Il y a de l’application spirituelle et technique, ne nous y trompons pas ; mais ce qui forge une théorie, c’est l’activité littéraire du praticien, qui nourrit son art en le mettant à l’épreuve de toutes les façons, et outre-mesure. Inconscient : soit. Mais sans être déconstruit ou linéaire. Translucide : voilà bien une marge de prétention ! La vision relève plus de l’image et des sens que d’une comparaison avec le vécu, qui appartiennent ensemble à la réalité, sans faire chambre à part ; ainsi « pieu décicatrisé » n’a pas de sens sur le plan linéaire, d’un point de vue sémantique, mais révèle par synesthésie sa signification immédiate. Que la signification soit plus abstraite qu’explicite ne change rien à la donne de l’ambition métaphysique : l’explicitation trouve plus précisément sa fonction dans le dessin. L’expérience de l’écriture conduit à des essais dont la cohérence saugrenue est pourtant bien présente : l’enchaînement verbal ne trahit pas l’appréhension artistique. C’est simplement significatif sans être proximal : c’est ce qui explique que la réception soit bonne (quand elle est mauvaise, c’est un ratage exemplaire), malgré le fait qu’on ne soit en mesure d’analyser le contenu sémantique du poème.

 

 

 


La débauche littéraire (2003)



La fille à l'éventail (2003)







            1 c’est ce qu’explique l’amour invétéré du catch, primitivement associé à de la mise en scène*. En jeu-vidéo, la portée est encore plus efficace, parce que la beauté du geste, capteur d’attentions, est reproduite doublement : d’abord dans l’esprit du joueur, puis à travers le jeu lui-même.* Voir à ce sujet les Mythologies de Roland Barthes.2 La bataille de Dark Vador et d’Obi Wan Kenobi dans Star Wars est un excellent exemple.3 Ce qui est filmé s’avère-t-il véritable ? Qu’est-ce qui se fait, qu’est-ce qui ne se fait pas ? Ce que dévoile la pornographie est-il praticable ? C’est l’éducation critique qui est à mettre en cause dans l’interprétation progressive et évolutive de ce qui est vu ou vécu, depuis la plus tendre enfance.4 Pour la santé mentale et organique : d’aucuns pointent du doigt la vie sociale.5 Je ne fais intervenir la question de la grâce : elle réfère à un jugement de valeur artistique.6 Je dois avouer mon attrait pour les théories d’Infeld et d’Einstein sur la force d’inertie.7 La vitalité s’inscrit dans l’histoire, le sens et la mise en scène.8 Les titres RPG qui reviennent involontairement à l’esprit sont récemment Final fantasy XII, Zelda ou Dragon Quest ; poétiquement, par ses qualités indéniables d’esthétisme*, dont il y aurait beaucoup trop à dire en cet endroit, Fable, dont le concepteur principal, Peter Molyneux, est sévèrement raillé pour ses promesses à moitié abouties, tient, de loin, le haut du pavé artistique. * En soi, l’esthétisme n’est pas aussi indispensable dans le jeu-vidéo que dans le texte, pour le rendez-vous poétique, car il est de l’ordre de la représentation picturale, pas structural et sémantique. L’approche est visuellement « tactile » dans le jeu, visuellement « phonique » dans le verbe. Le rapport d’immédiateté, du point de vue perceptif, n’est pas de pareille évidence. J’aurais pu faire mention de jeux plus élaborés tels que ceux conçus par le groupe Bethesda : Oblivion, bien sûr, dont le champ d’action est sans égal, au détriment d’une logique fâcheuse. Aussi, les possibilités en grande pompe (choix d’apparence physique, d’existence, de métier, de lectures), allongeant considérablement une durée de vie gigantesque, alliant l’heroïc fantasy et l’aventure, favorisent une histoire personnelle, longue et éprouvante, qui mêle modestement nostalgie et poésie. J’ai été surpris que l’accueil critique n’ait pas été plus favorable à Lost Odyssey, un des jeux les plus littéraires du moment, bien que l’enchaînement des cinématiques puisse sembler naïf dans l’ensemble.9 « Ma théorie globale sur la poésie repose sur l’axiome suivant, à savoir qu’elle est une « vision concentrique de l’univers », « une vision » et non un « miroir » comme c’est le cas dans le roman réaliste. Mon but n’est pas de refléter la vie sociale ni de faire l’effort d’uniformiser les choses de la réalité afin de les rendre cohérentes et compréhensibles pour l’ensemble du public, mais de favoriser une « vision », c’est-à-dire une perception personnelle de la réalité que chacun de nous possède, et qui forge notre richesse intérieure. Pour cette raison, au-delà d’être une description futile du monde, l’intérêt de la poésie est qu’elle est subjective, elle est l’expression de l’âme humaine. » (2003-2004) LE VISIONISME٭ « Le grand voyage… pour une métamorphose de l’appréhension du monde. Se projette sur un fil temporel, auquel tu te tiens et te cramponnes, cher lecteur, la scène cadrée d’une histoire inconsciente. Pas cette exode futile vers le mental profond qui suit les aléas d’une âme en repos. Ce n’est pas transcrire ce qui passe par la tête dans l’inconscient, c’est raconter une histoire, l’organiser grâce à un patchwork cœnesthésique, transfigurer comme dans le rêve, mais dans le rapport avec la conscience, et non avec son cousin arriéré, dans une relation avec la réalité sociale, et non l’instinct de la bête, une sorte de féerie ou d’absurdité logique. C’est l’imagination en marche, l’intellectualisation d’un lien de rapports apparemment sans cohérence, dont la mise en forme inspirée n’a plus qu’à être sentie : un lavage spirituel par déjection sublimée d’une force sexuelle et idéale. » ٭ Histoire inconsciente par l’intermédiaire du rêve. LA POÉSIE VISIONISTE « J’ai pensé devoir mettre en lumière ma théorie sur la vision. Revendiquant un type d’art singulier, une manière spécifique de “faire” de la poésie, de “poétiser” pour être plus juste quant à mon point de vue sur le contenu de mon oeuvre, et plus précis, quant à sa révolution formelle, j’ai jugé, dans l’appréhension de la mise en valeur de mes idées, bon de définir de façon paradigmatique ce que je sais être une entreprise subjective. Je ne saurais qualifier ce que j’évoque à travers mes écrits de mouvement; car si l’état d’esprit et l’effusion impétueuse d’un siècle peuvent entrer dans cette conception artistique, ces derniers n’en forment que la matière, la substance, ils demeurent ce que j’appelle « les conditions de l’écriture », qui n’entrent en compte qu’en « référence extérieure » dans le produit poétique, sans influencer la structure, la composition, la mesure. Car ce n’est pas la condition de l’exercice qui bat le rythme d’un vers, mais la vision elle-même. Je parle avant tout d’un art de procéder, d’un art de voir, non de décrire. Hypnagogique, synesthésie, cœnesthésie, chaos révèlent dans mon expression personnelle l’intervention de tous les sens à la fois dans la production littéraire. Je ne saurais non plus parler de genre, qui s’attribue davantage aux types de conception, quand il ne désigne pas plus directement le registre, ou se confond au thème d’une prose. Si la poésie est un genre, que le monde extérieur conditionne le mouvement thématique de mon œuvre, il n’est plus question alors que de l’art, en tant que travail de perception, « façon de voir », dirions-nous en notre belle province. Si l’on me demandait donc de définir cette conception, je parlerais enfin de courant, qui englobe dans la sphère de l’action un procédé de style, une influence. Là réside mon œuvre. » (2006)













 

 

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Par Le satyre
Jeudi 2 juillet 2009


 

 

 

           Fixer l’éternité dans le définitif, comme un diamant dans un chaton est audacieux, j’en conviens, et à un certain point, promptement idéaliste. Attardons-nous sur ce quatrain trébuchant, dont la cadence résonnante est plus agréable :

 

 

 

SOUFFLET

 

ROUGE

 

 

 

Un flux d’Est dans le contour de tes hanches,

 

Cinq cousins noirs miroitant dans ton corset ;

 

Remous gastrique ! Et ton sang, petit motet,

 

Va gravir tout le joug froid des nuits blanches.

 

 

 

           Les visions poétiques qui ne sont pas clairement matérialisées d’un esprit à l’autre soit intriguent, soit font replier le lecteur ; elles l’incitent inégalement à adopter des types de lectures, afin d’adhérer au plus près de ces dernières. Il n’y a là pas matière, en effet, à se représenter un corps, mais un buste dansant. Il n’y a pas à voir se reproduire un comportement, une allure, mais un courant d’air dont le mouvement gifle les sens de plein fouet. Impression viscérale, organique, qui bouscule autant l’imagination fantasmagorique que la faculté visuelle. Structure à multiples embrassades : ABBA, 3/4/3, 4/3/4, 4/3/4, 3/4/3 d’où équilibre, malgré la syllabation irrégulière – association d’hendécasyllabes et de décasyllabes unis. Cet aspect bancal résume le phénomène des affres de l’accolement de deux présences. Peut-on vraiment admettre qu’il y ait un champ lexical du crépuscule ? De l’isotopie plutôt, et bien davantage encore. Parce que le corps se mélange à l’ambiance ; de plus, bien que d’un point de vue phonique, musicalement, les syllabes aillent en crescendo, qu’il y ait une sorte de gradation ascendante en marches d’escalier, nous retrouvons la forme synthétique qui instaure au poème une logique cohérente. L’angoisse de la mort se marie avec l’attouchement, la sexualité s’ouvre sans effloraison. L’étreinte voilée dévoile toute l’évanescence du corps en transe. Et pour une fois, nous nous rendrons compte que je ne fais pas de mystère1. L’Auréole des satyres (qui a donné le titre au blog correspondant) est moins aisé d’accès (y compris pour moi), étant donné que ça fourmille de contre-règles d’art classique et de pièges argumentatifs, que ça pullule de finesses rhétoriques, dont j’ai abusé au point que je m’y laisse parfois tromper, et ce, après avoir entamé une bonne lecture. À l’avenir, il est donc possible que beaucoup de choses m’échappent concernant la mise en forme structurelle et l’usage de licences poétiques mineures. J’ai rédigé ces poèmes à l’extérieur de la Normandie natale, plus loin vers le Nord, en Picardie, près d’Amiens. Je me souviens d’espaces habités de rais de soleil, d’un moniteur qui présentait un monde vivant derrière l’écran, des ouvriers travaillant à côté sur une bâtisse ronde, South horizon de David Bowie, Time out from the world de Goldfrapp, en plein jour, sous l’azur, dans un salon vide d’humanité. J’étais entouré de présence humaine, et c’est ce qui m’a incité à la combler de mon pensum. De là un tour d’horizon existentiel, de ma vie, de mon vécu, de ce qui fut en moi et n’aura jamais été autrement qu’à mes yeux, et fut comme sera tout autre. Une prose poétique ne se détachant pas du système de conception habituel, malgré l’hétérométrie suspecte, avec une inspiration lyrique, voire homogène, dans son rapport substantiel ; un ultime essai d’archaïsme formel et d’engouement satyrique. Dans l’organisation hiérarchique, une espèce de danse de joyeux drille.

 

 

 

PORTO DE MUSETTE

 

 

Si pour une rasade ou pour tes jolis yeux, je chantonne une aubade un brin répétitive, jurant par tous les saints, renommant mes aïeux, c’est que l’alcool mûrit d’une flamme agressive.

Oh ! C’est qu’elle m’emporte, et que brûlant les cieux, elle étincelle en moi, cavité directive, broyant l’orgue vocal, vibrant de mieux en mieux de mon cœur au talon, mon nerf fait la rétive.

Que tu dises : oui, non, peu m’importe un refus. J’ai subi les câlins, câlinant les rébus, j’ai secoué la femme en hurlant de colère.

           Alors, oui, ton amour m’est presque indifférent ; d’une histoire de chair, peut naître l’excrément, dont le raisin se dore au centre de la Terre.

 

 

 

LA GIRAFE

 

 

      Un : bois comme un trou qu’un désir consomme. Deux : franchis le cap du relent sucré. Trois : n’accuse à tort le pas échancré. Quatre : pour peu que tu boîtes, pur homme !

      Cinq : n’attends pas que l’on paie une somme. Six : la mâchoire accuse un flux nacré. Sept : aplatis l’écharpe du sacré. Huit : et tu veux de l’alcool à la pomme !

      Neuf : ça commence à jaillir des naseaux. Dix : ou bien c’est le transport des bateaux. Onze : t’as pris feu, plus un coup de barre.

         Douze : tu peux toujours courir, mon vers. Treize : as jeté l’ancre, et laissé l’amarre. Quatorze : oh là ! Ton col est à l’envers.

 

 

 

SERRER LE POING

 

 

J’ai tout mon cœur branlant dans ce gant noir... Quand il bat comme un fou (tel est l’organe) - j’avais prévu le muscle à cet arcane -, la lueur de l’allant sur le trottoir... Je l’écoute chanter (parfois le soir) ; son rythme d’outre-tombe est une manne qui fleurit dans ma main, dont le Temps glane la linéarité d’un reposoir. " Fleurit " est un grand mot (rose-soubrette) : disons que l’afflux pousse en collerette, comme une cicatrice où respirer. L’endroit de la mort nulle et de la vie, pendant que se trémousse, et sans pleurer, le fourmillement blanc de la survie.

 

 

 

PARANOÏASE

 

 

C’est le froid du matin que je redoute ; le réveil saturé de vert-de-gris, le fléau de l’aurore aux sens meurtris, et le présent parfait d’un ver de doute.

L’écrasement nerveux qu’un vent déroute, le désir de la femme en son mépris, et l’écueil infernal des jours finis, la journée à finir, la banqueroute.

L’effort d’un mois, l’élan d’un vent tourné, le portrait ravissant d’un cœur borné, qui vous invite au tour, et vous maudit.

Et ça complote autour comme une fête, ça complote en pagaille, et puis ça rit, ça prend cet air con qui vous prend la tête.

 

 

 

L’ORDRE NOUVEAU

 

 

J’aime l’éloquence et les heureux bazars. Adieu, tous les beaux-arts de cercueil en transe ! J’aime l’audience, très loin des nénuphars, dans la sueur des bars, découvrir la France.

Pas le vers benêt qui sent le genêt, pour un faisceau d’images ! Mais l’hymen en ces pages, dynamisme au clair d’un rythme de chair !...

 

 

 

NIGHTMARE

 

 

Dans la sécheresse, la canaille court avec le bruit sourd de l’œsophagite. Est-ce une détresse ? Mon instinct recourt à ce cordeau lourd qui sert de maîtresse. Et tant de déserts ! Tant de trous ouverts ! Blotti dans le vide !... Grande est l’arachnide, la bouche en un croc, cheval-méningite ! ...

 

 

 

C’est théoriquement le recueil (quoique court) le plus accompli des trois, en dehors de la somme littéraire générale. Il rassemble à peu près les caractéristiques communes à la grande verve chaotique de mon œuvre juvénile. En cela, il n’accuse aucune hésitation verbale, avec une réalisation plus spontanée qu’érudite. Quelques textes font preuve d’audace syntaxique en inventant des expressions populaires. Il y a surtout une adéquation intacte entre la volonté de dire et son acte. D’aucuns se demanderont, à juste titre, ce que signifie « la girafe » ; il s’agit de l’acception première de ce qui définit un boisseau de bière en tube : et comme la forme de ce long tube prévu pour cinq à six personnes autour d’une table ressemble au cou de l’animal, voilà pour sûr la nomination toute trouvée de cet instrument bizarre. J’avais déjà rédigé un poème sur l’ « embuscade », une spécialité caennaise. Je m’informe ainsi de ce qui conditionne notre vie quotidienne. Étonnamment, les gens satisfont pleinement ma curiosité ; soit qu’ils perçoivent qu’elle est sans intention de paraître, soit qu’ils comprennent que mon intérêt étant culturel avant d’être pécuniaire, ils se permettent de me raconter l’histoire de chacun d’entre nous, sans tricher sur les apparences, même en entreprise, chacun y met du sien pour témoigner de l’« état de vivre ». Cela me passionne au-delà de mes démarches d’emplois. En conversant soit avec les patrons, soit avec les employés, j’apprends à ressentir un climat, celui que les hommes et les femmes forment par le croisement de leurs appréhensions mutuelles. Le travail, les rapports humains, le ressentiment face à la crise économique... L’actualité, la presse, c’est le peuple français qui les façonne. Il faut à mon goût un vers qui ne soit pas rythmé, mais un vers qui galope. Si le satyrisme dans l’art, plus qu’une débauche littéraire, équivaut à une « débauche d’écrire », nous le reconnaissons par un type d’écriture boute-en-train. Mais sa meilleure marque de respect, c’est la jouissance de partage dans l’écriture. Le plus récent des sylphes consiste en un des labeurs les plus rapidement conçus : non pas qu’il s’agisse d’un travail qui s’achève brusquement par épuisement nerveux ou fatigue cérébrale, le preuve en est que ces trois recueils se distinguent par leur attachement à une certaine tradition poétique, et non par leur nombre de poèmes, mais parce que son titre, l’Oeuvre synchronique, a pour but, qui n’est pas raisonnable, de relier chaque objet à son moment d’écrire, ce qui exige une attention plénière à ce qui est passager, en ne tenant ni compte des velléités, ni des critères moraux ou psychologiques qui tendraient à dissimuler le vrai sens du poème. Chacune de ces tensions procède à la limite du libre-arbitre. Les phases de rêve et de repos ont juste séparé un texte du suivant, sans motivation de tricherie. Sans quoi la réciprocité entre l’auteur et le lecteur nécessaire à « voir les choses dites » eût été rompue sans possibilité de retour en arrière, tel un miroir brisé dont la volonté d’y percevoir le moindre reflet deviendrait absolument impotente. Aussi, comme tous ces essais dont l’ambition créative est prétentieuse, celui-ci m’a satisfait ni au début ni à la fin, mais pendant le cours de l’exercice, dont mon appréciation s’est tarie, non pas par une dépréciation définitive, mais par un recul de conception plus modeste, qui, s’il n’exclut ou ne renie pas le travail effectué, l’apprécie avec retenue. L’engouement feint d’ignorer s’il perdurera à l’avenir, ce qui n’est jamais le cas2. La réflexion-ci s’appliquera davantage à la création originale par les mots.

 

 

 

L’HÉRITAGE DE

L’INCUBATRICE

 

 

 

Mon auteur, vois-tu là ce que ce non m’inspire ?

C’est un hiver de marbre et de foyers heureux,

C’est un tandem de chair, de souffles amoureux !

C’est la rosée en l’air du geste qui fait rire.

C’est la voile à vapeur sans toi qui se retire,

Le démon tentateur du repas savoureux,

Le ridicule aspect des regards langoureux,

C’est la pluie au palais dans lequel je soupire.

Vois le pouvoir de l’œil, du feu, vois mon pouvoir.

Des mots de cœur sournois, marasme d’antiquaire ;

Des maux de corps brassés, le plaisir de te plaire !

La force du divin, l’énergie et l’espoir :

Héler la nostalgie, alors que l’aube pointe,

Mon sang portant ton nom, ta main sur ma main jointe !

 

 

 

MAUVAISE NOUVELLE

 

 

 

Ça ruminait déjà ;

Je sentais la bosse du vent sur ma chemise,

L’orage annonçait là

L’horizon noir et déboutonné de la crise !3 ...

 

 

 

           Si le premier poème éveille en soi un fantasme morbide, il peut également faire référence à la mode de la poésie fantastique du dix-neuvième siècle en Amérique, qu’incarnait si bien Edgar Poe, et dont Baudelaire en fit la traduction délicate. C’est l’un des cauchemars de la femme-vampire les plus courants. L’imposition naturelle de la sexualité n’est pas seulement source d’angoisse : l’idée d’éjaculer du sang, notamment, dévoile indubitablement la peur de mourir à travers la création d’un nouvel être, et toute forme de création, sinon artistique. Quant au cadre antique et plus ou moins médiéval, enchanteur, il perturbe l’attention et comme toute forme d’apparence merveilleuse, apparaît suspect au lucide. L’omnipotence du charme, le beau et l’irréel, la splendeur des séductions n’est pas seulement un don, c’est aussi l’hégémonie féminine, et la faiblesse de l’artiste. Attirance pour une nouvelle vie, orgiaque, élémentaire, troublante. La vie n’est pas alors volonté suprême de l’individu : c’est désir d’autrui, l’union du point de vue humain avec l’organique, le plaisir associé de la joliesse et des laideurs internes. La conscience de la banalité de l’acte reproducteur et l’impossible désaccord avec la foi primitive propice à l’amour des chairs, à la fécondation exaltant l’être. Le sonnet de forme ABBA ABBA CDD CEE n’est certes pas des plus répandus ; celle-ci est d’autant plus osée que dans les rimes suivies finales, la redondance euphonique est dangereuse, et qu’il faut une rhétorique affinée pour éviter d’être conclusif sur la fin. C’est une difficulté majeure à pallier lorsqu’on prévoit d’avance la structure de base. Un problème qui ne se pose pas dans la Mauvaise nouvelle, éloquente et suffisante4. C’est durant un temps d’orage. Les licenciements abusifs sont légions, l’enseignement recrute peu ou prou, les emplois précaires se multiplient comme des petits bains bénis, l’argent est plus que tout valorisé aux yeux de l’humanité. Dans des situations semblables où les écarts de richesse se confirment, il n’y a pas plus de solidarité ou de bienveillance : la domination financière se fait plus sentir, les individus respectent ses promoteurs et ses dirigeants, assommant leurs congénères. Quand un individu sème le trouble par une autorité condescendante, ou par l’abjection tout court, on est prêt à éviter les conflits pour faire payer l’innocence. L’instinct de survie ressurgit, les vrais visages s’éclaircissent dans l’obscurité pesante, quelques observateurs, passant l’âge des concurrences ridicules, profitent de l’instant grotesque pour bavarder ensemble, à propos de politique, dont l’opinion et l’avis sont partagés volontiers, comme si l’autorité était absente du débat quotidien. Je me suis surpris en train de répondre à une cinquantenaire qui me demandait si je pensais qu’elle avait une chance de trouver un emploi à son âge : « vu déjà ce que c’est à 27 ou 28 ans, à cinquante ans, on peut dire que c’est plus ou moins foutu. » Je n’ai même pas pris le temps d’y réfléchir, mais sans doute bêtement le pensais-je. Deux minutes après, l’ouvrier d’une industrie m’a sorti une absurdité tellement énorme que j’en ai ri de bon cœur. Inquiétude de chercher un boulot ou de le perdre : tant que nous aurons la tête droite, attachons-nous à garder le cap sur l’horizon. Ce que j’avais à l’esprit en rédigeant ce poème, c’était cette nostalgie du chômage : ce sentiment de n’être rien, et avoir la frousse rien que d’y songer, ou de se considérer comme tel. Puis le monde change et les événements se déroulent, prévus ou non. Je traite rarement de thèmes d’actualité, hormis quand il y a influence sur une façon de vivre les choses, et de considérer le monde d’un point de vue plus social ; cela dit, il m’arrive de me juger par rapport à la société économique, en train d’écrire, et d’en rigoler, tellement il y a un décalage entre mon envie d’intégration professionnelle, et le peu de moyens que l’on m’offre pour mettre en valeur mes capacités personnelles et mettre à contribution (j’ai failli mettre le terme « profit », mais je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment adéquat) mes aptitudes particulières : le plus drôle, ce sont évidemment mes considérations abstraites qui volent complètement au-dessus de la tête. On a revu en même temps l’idéalisme à la baisse : aujourd’hui, l’exigence au travail, c’est être idéaliste. Penser l’avenir de la société dans le monde, c’est idéaliste. On a du mal à y échapper, à cet idéalisme, jusque dans la portion congrue où il est ramené. Toute forme d’émancipation spirituelle, toute exacerbation de l’être pensant, toute manifestation positive, toute expression gaie n’échappe pas à l’étiquetage. On n’a même pas le droit de rire ou de pleurer ; c’est de l’idéalisme. Peut-être suis-je heureux de vivre, ou peut-être est-ce dans ma nature profonde. Je suppose que beaucoup d’écrivains, qui sont réputés écrivains et méconnus auteurs (dans le sens légitime que leur concède le Code Civil parmi les droits de propriété intellectuelle) connaissent les vicissitudes de tout quêteur de reconnaissance sociale ou de publication éventuelle. Loin des comités d’honneur et des amitiés fortuites, chacun doit faire face aux fameux courriers-types d’entreprise ; l’indifférence éditoriale, c’est soit le courrier-type, radicalement neutre et convenu à la grâce de monsieur tout le monde, soit (c’est méritant, pourtant, mais c’est peut-être pire), de la part des directeurs de revues littéraires le plus fréquemment, une remarque de superficie sur un texte, qui prouve que les traits de subtilité n’ont pas été perçus au détriment de la considération individuelle5. Une signature notoire en plus, les repères sont vite faits, l’attention demandée est vite rétablie, le jugement plus juste. Que penser du statut social du poète ? Un marginal, du moins un individu en marge du monde où il vit. Ça, c’est la vision la plus répandue, et la considération la moins clairvoyante. J’avais, à la Faculté de Caen, des amis Musulmans à qui j’avais confié ces réflexions diverses. Nous avions convenu que le poète devait être le plus « au cœur des choses », et que si un homme devait connaître le cœur humain, c’était lui, à la fois par sa vocation à éprouver, à ressentir, dans une propension large et généreuse. C’était à une époque où je vivais une phase de dandysme avec ma canne. Le campus s’appelait Lébisey, il n’y avait qu’un petit resto et un Crous décentré. À cause de l’éloignement, j’avais tendance à être moins assidu aux cours. Je vivais la majeure partie de mon temps dans ma chambre universitaire, à ruminer des vers secrets ; je sortais quelquefois à l’extérieur, quand le temps était original, étrange. Je faisais mes courses à un supermarché non loin, je faisais des balades en marchant, rêvassant, avec une barbe hirsute, et une longueur de cheveux que je ne me permets plus. J’organisais avec des amis voisins des soirées philosophiques vers la Délivrande. Durant cette période, ayant assisté à de nombreux cours pendant cinq ans, j’ai été dans la classe de Belinda Cannone, le prix de l’Académie Française 2005 ; c’est une grande femme brune avec le teint du Sud, des cheveux de jais, qui, je pense, malgré son apparente et sévère tranquillité, appréciait les points de vue moralistes. Qu’elle ne soit donc pas surprise, si la croisant un jour en descendant vers les UFR de sciences et de Lettres, je n’aie répondu à son sourire sympathique : je ne parvenais à m’arracher ne serait-ce qu’un demi-sourire poli. Je portais mon grand manteau d’hiver sombre en plein Été ensoleillé. Et j’étais plus préoccupé de mes pensums que du monde qui m’entourait, et avec lequel je ne partageais que les décors. Je me rappelle de Julie Wolkenstein, née Poirot-Delpech, qui était en littérature comparée. La malheureuse avait omis de placer ma note après les examens de Licence. Erreur pardonnable, mais j’étais déjà tellement désabusé que ceci conforta ma vision négative ou erronée de l’Université en France. Je le répète, elle n’y est pour rien, et d’ailleurs, fit des efforts d’humanité pour converser avec moi. Je voyais beaucoup d’élèves, en majorité des filles, qui, pour passer les unes devant les autres, cherchaient à valoriser leurs notes de concours, soit pour être les premières, soit pour se sauver la face : je fus honnête, j’eus droit au minimum. Quand on est le dernier sur la liste et qu’on a le sentiment de ne pas être le dernier des imbéciles, soit l’on se conforme à faire accroire l’idiotie, ce qui peut éventuellement fonctionner, si l’enseignant croit fermement en un système de notation idéal, soit l’on dissimule ce que l’on sait, puisque de toute façon, il n’y aura pas d’entente possible, un résultat, aussi peu probant soit-il, misant trop sur les chances de survie existentielle. L’a-t-elle cru ? Si elle a réellement admis le fait que je pratiquais l’exercice poétique sans vouloir travailler, ce qui est inconcevable, c’est qu’elle n’a pas étudié mes yeux comme j’ai regardé les siens exprès. Comme je me disais que Mme Cannone était certainement écrivain, j’avais reconnu aussitôt par instinct l’ « animale », pour jargonner : « tiens ! Une grande sœur... » m’étais-je dit. Ça ne faisait pas longtemps qu’elle avait publié son premier roman intitulé Julie ou la paresseuse. Il y eut des fois où ma rencontre avec un artiste était plus soudaine ; ainsi, je m’arrête subitement en ville, un autre passant fait de même en face de moi, et nous nous saluons mutuellement. Puis nous repartons. Nous avons senti la même chose. J’aurais apprécié converser avec quelqu’un sur la Rome antique et l’Égypte ancienne, mais je ne sais, l’ayant croisée dans un magasin de livres disparu (oui, c’était moi) et près du panneau d’affichage de l’UFR des Sciences de l’Homme, si c’étaient ses intentions réelles. J’étais plutôt provocateur, maladroit et timide. Je pouvais me montrer exclusif, mais j’abhorrais par-dessus tout les mystifications amoureuses, et même, toutes les formes possibles de trahisons. Ce furent pourtant les moyens employés par mes muses pour me blesser intimement : soit que je ne manifestai pas d’affection, soit que l’amour m’intéressât moins que l’écriture. J’essayais davantage de m’adapter à plaire, sans conviction dominante. L’année suivante, je me retrouvai au Campus des Peupliers, et j’animai quasiment avec plusieurs compères les allers et venues dans le couloir du deuxième étage. Il y avait Jitka la Tchèque, Fuchsia la professeur(e) des beaux arts, Mamadou le Sénégalais, un de mes vieux camarades d’Université, un Turc, un Algérien, plus une ribambelle d’étrangers en provenance de Dakar ; nous partagions ensemble, le soir, une gigantesque poule au riz dont le goût merveilleux m’est resté à la bouche. Je m’amusais à corriger des mémoires de Maîtrise ou de Diplômes d’Études Approfondies, et je rigolais quand des étudiants me rapportaient qu’ils avaient été félicités par leurs directeurs respectifs : j’étais heureux de rendre service, et davantage, lorsque mes camarades avaient parfaitement assimilé la langue française. Cependant, je buvais comme un évier. J’étais soûl comme un cochon, me couchant tardivement, et ne me séparant de ma bouteille de porto qu’à de rares instants de sortie. Je n’étais pas tapageur, et d’ailleurs je ne passais mon temps qu’à lire et à écrire. Je m’intéressais à ce moment-là au Docteur Jivago de Pasternak et au Divan de Goethe. En fin d’année, j’avais écrit une lettre d’amour en étant complètement ivre. Curieusement, je pense que l’activité littéraire a fait oublier ces penchants morbides, même si j’ai été prolifique en matière de contes et de nouvelles, et que je suis parvenu à profiter des défauts majeurs de l’homme moderne pour repenser la condition humaine, en changeant l’empoisonnement physique en vertu médicinale. La difficulté qui m’était la plus pénible était d’avoir la force de sourire. J’avais le visage si tendu qu’il m’était vraiment gênant de l’étirer pour un rictus. J’avais des rancœurs d’anti-social, que j’ai quittées depuis mon entrée dans la vie active. J’ai réussi, événement incroyable, en m’intégrant, à pleurer pour la première fois. On m’a reproché de ne pas espacer mes paragraphes, malgré le respect des alinéas, sauf quand il y a citation d’un texte complet ou présentation d’un schéma. Il est vrai que dans mon esprit, le paragraphe ne compte pas vraiment pour distinguer un fil argumentatif, pas plus qu’il ne « sépare » une idée d’une autre ; à savoir que si les liens de cause à idée ne sont pas ostensibles dans mon compte-rendu, c’est qu’ils respectent davantage le lien idéel et substantiel, qui se passe d’indications en marge. Ça me fait penser à ces virages annoncés par une pancarte, comme si en voiture nous allions naturellement, sans prévention, filer tout droit dans le ravin en face. Rien n’empêche en effet d’"aiser" le lecteur de toute œuvre consistante ; l’espace entre paragraphes adopte une fonction typiquement visuelle. De l’air, de la reprise de souffle. Une certaine éthique de l’esthétisme. En poésie, notamment à l’âge du rayonnement classique, la disposition des vers et des majuscules, quoique fortement conventionnelle, aussi ancrée chez les esthètes de l’art que les cheveux courts chez l’homme moderne, contribue à mieux faire transparaître le raffinement de l’ « inspiration », telle qu’elle est « sacrément » perçue au XVIIème siècle. Il y a une plastique extérieure, entrée dans les mœurs de l’art poétique, censée valoriser en apparence le texte, comme si l’on en annonçait théâtralement la teneur louable. Enfin, écrire, c’est partager : c’est une invitation au lecteur, et tous les moyens sont bons pour lui rendre la lisibilité agréable. C’est aussi un travail d’imprimerie d’embellir ce qu’il y a de secrètement organique, de vital, d’intime. Que le thème soit noble ou populaire, l’artifice contagieux fait le poème androgyne, à la fois sincère et subjectif (le plus souvent), adapté pour plaire, et mimer cet espèce de fard féminin, comme si le chant d’amour, par exemple, s’élevait à la beauté du corps. L’aspect n’est pas seulement conventionnel : c’est l’encadrement maternel et protecteur, c’est le meilleur foyer d’autorité où peuvent s’enthousiasmer les sentiments. Et ce qu’habite la structure du poème comme la chair aimée, c’est l’homme et son cœur. C’est pour cette raison qu’on ne pourra lire un poème comme s’il s’adressait à nous ; parce qu’il reproduit en son intégralité la relation impliquant l’homme et la femme, cela même, presque dans une indifférenciation sexuelle. Cette relation plus amplifiée dans les textes passionnels façonne la conception poétique globale. Le poème est à la fois miroir et extérieur, c’est-à-dire complémentaire et exemplaire. Avec l’évolution des services de presse depuis Gutemberg, les rééditions fréquentes ou posthumes reflètent un véritable labeur de présentation dans le cadre du péritexte17 et du paratexte18, en comptant avec la quatrième de couverture, la tranche, la page de garde, l’introduction, le prologue, l’avertissement, le préambule, la qualité matérielle des feuilles (bouffant, ivoire, etc.), la surenchère d’estampes, comme dans le très vulgarisé, actuellement, Roman de Renard, dont les éditions Jean de Bonnot publient la majorité de l’ouvrage conformément à la langue originelle, dans sa reproduction des branches médiévales, la mise en valeur de la première lettre à chaque début de chapitre, les lierres fleuris en marge des corpus, quasiment cérémonials. Je ne vais pas affabuler sur les préfaces de Balzac19 et les épilogues de Dumas20. Quant à la reliure chez les éditions de luxe, elle relève d’un gage de respect mutuel entre le trio conçu (éditeur/auteur/lecteur), le second étant d’ordre littéraire, le troisième, culturel. Alors pourquoi trahir ou minimiser une vision plus harmonieuse qu’édulcorée de la littérature ? Il en va de l’état d’esprit dans l’appréhension du contact et de l’activité même : faire en sorte que le lectorat ne fasse pas seulement que se projeter dans une histoire bien racontée, avec un charmant accueil, mais à travers l’épreuve écrite de circonstance, dans le fil de son aventure. Oui, il y a de la respiration, pour faciliter l’acte de lecture, mais il y a de l’oppression, pour aménager le sens de l’écriture : il ne suffit pas de causer un infarctus aux vieux conteurs, ou de supprimer toute forme traditionnelle de présentation artistique, mais plutôt que d’imaginer une scène vécue, de la vivre autant, au plus, que celui qui relate l’action, surtout lorsqu’elle a trait à la subjectivité de celui qui narre. Nous parlerons davantage de pacte d’authenticité en considérant l’authenticité (du récit amorcé) dans un contexte plus historique, extérieurement à l’étude typographique, privilégiant l’imaginaire à l’interprétation de l’exégèse. Je ne me leurre pas sur l’influence grossissante des conditions atmosphériques, quant à ce qui regarde de près notre inclination à créer ; grossissante ? Parlons plutôt de prise de conscience : l’excitation morbide annonce un orage proche, propice à la création nouvelle. Elle ne modifie guère l’idée en soi, toujours encline à profusion, qu’elle soit d’orientation lyrique ou autre, mais l’étoffe d’arguments journaliers, d’une extravasion d’images boulimique, dans des vapeurs fluctuantes et spongieuses, et à travers ce trouble inconfortable21, d’une flopée de couleurs vives et locales. Ce grouillement successif (digne d’une peinture impressionniste), qui s’accompagne d’éclaircissements vides et d’ardeurs languides, pose en toute quiétude un choix arbitraire : sélectionner – pour développer l’idée poétique – un corps de représentations extérieures suffisamment dense et prégnant pour l’exprimer, méditer l’originalité22, mesurer leur valeur et apprécier leur justesse, dans une activité intellectuelle dont l’endurance la révèle trop diffuse pour définir une conception figée, sans empêcher le mouvement libidinal de s’affirmer par l’inconstance d’une disposition d’esprit oscillant entre la tempête et la bonace. Là : coup d’éclair ! Et même s’il n’y a pas d’exercice spirituel concret au-delà de la cause à effet, la réaction de l’organisme varie rarement : aussi tendu fut-il, il se relâche aussitôt et progressivement, tel un nerf que l’on s’amuserait à tordre et à distendre de tous côtés, et qui, par diverses contorsions, retrouve sa longueur coutumière, légèrement flétrie par l’étirement récent : c’est dans la tension ultime qu’écrire devient remarquablement intéressant, que ce soit par la préparation active ou la mise en papier furtive. Et que de tonnerres au milieu de la création élémentaire, parmi les échos du silence !... Ne le répéterai-je jamais assez : le travail poétique est un labeur de solitaire. Il réclame autant de maturité intellectuelle que d’expérience existentielle. Ce qui nous éloigne physiquement du monde n’est pas notre manque d’attachement affectif, ce que pourrait suggérer notre apparence extérieure, et le fait que notre préoccupation soit strictement spirituelle et artistique. L’activité littéraire dépend des observations, des relations durables avec l’environnement humain, naturel. Il n’y a par ailleurs pas plus zélé et maladroit que l’artiste ou le poète amoureux : ce sont des flammes inconscientes, avides de découvrir et de témoigner de leur entourage familier. Dans l’immédiat, et par son recul critique omniprésent, le poète n’apparaît pas ouvert au grand jour : non qu’il n’affiche pas de raison, mais qu’il raisonne son excès.











1 Voici donc quelques autres exceptions de badinage ;

 

 

 

RETOUR

AUX SOURCES

 

 

 

L’orage est un soleil gris

 

Noir et blanc,

 

Face à face,

 

Fracas bourrin : coup de boule.

 

 

Surpris dans la nappe grise,

 

Femme et blanche,

 

Homme et lâche,

 

Le lac d’un nuage roux.

 

 

 

           Observons les vers 7 et 8 : le lac symbolise l’eau, le piège féminin. Il y a manquement de rime masculine à la fin de l’avant-dernier vers, qui ne survient qu’en tout début de vers suivant. J’ai privilégié la cohérence temporelle au profit de la cohérence linéaire. Ainsi, le h est « lâche ». J’ai ajouté – dans mes archives, ça ressemble à une note en marge, un brin farfelue - le « h de bile riante »... est-ce pour avoir le plaisir de me torturer l’esprit ? Peut-être est-ce une de ces visions comme j’en ai régulièrement, ou peut-être cela réfère-t-il à un poème plus ancien, avec le même cas rencontré ?...

 

 

 

L’INTRUSE

 

 

 

Le zéphyr,

 

ah, comme je m’en moque !

 

C’est un roc

 

dont tout être s’inspire.

 

Une image

 

épaisse à l’eau de rose,

 

Que n’arrose

 

aucun souffle à la page.

 

 

 

Je la veux,

 

humaine et transparente,

 

Dans le vent,

 

celle qui n’est pas veule,

 

Que s’ajoure,

 

flamme vivante au verbe,

 

 

vers sexy,

 


le vrai soupir d’amour !...

 

 

 

           Au-dessus du « vers sexy », le e du verbe « ajoure », parallèlement, féminise le vers finissant le poème. En étroite concordance, le « soupir » affirme le signe de vie. Et le « vers sexy », dont la tonalité est primordiale, permet de mimer la nature extérieurement féminine.

2 Cette remarque est à relativiser par rapport à la chanson et la musique. Il n’y a cependant aucun plaisir à élaborer une partition identique à la précédente ou réécrire un poème identique au précédent, ce qui démontre bien l’aspect architectural et squelettique du verbe ; à l’oral, c’est une affaire différente : un chant n’est jamais prononcé pareillement, malgré la répétition verbale, une musique n’est jamais exécutée de la même façon selon l’instrument et selon l’adaptation à un rythme personnel, un poème n’est jamais récité sur une même intonation ou une même voix, avec transparence.

3 Alternance hexasyllabes/alexandrins. Rimes croisées. Hexasyllabes confondus avec des hémistiches. Deuxième et dernier vers sans organisation interne (pas de césure, pas de coupe). Deuxième vers : évocation de la tempête, effets de rebondissement phonique et sémantique. Dernier vers : décoiffement ((discordance au niveau de la structure (pas de semblant de césure, même lyrique comme au second vers)), dont l’effet inspire en correspondance, l’annonce du titre.

4 Le sens et le rythme devant être au même pas dans un mouvement unique.

Dans un autre poème, un adjectif qualificatif, par son sens, prête à équivoque.

 

 

 

PAIN ET VIN

 

 

 

Prends l’amour par les pieds,

Triture-le de joie,

Prends le sein par le cou,

L’aimant par la caresse.

 

Ne va pas enterrer

L’ardeur pour la vitesse,

Ne va pas préférer

L’air tranquille à l’ivresse.

 

Les soleils et les ciels,

Vers bateaux sur la rime,

Font la laideur sublime

Des fossiles véniels.

 

N’ordonne pas ta phrase

D’un rythme au balancier,

Balance le damier

D’un refrain d’antiphrase !

 

Ne va pas voir le beau

Dans l’état de la chose,

Le lieu du point commun

Plutôt que l’insolite.

 

Ne va pas calculer

La syllabe pour plaire,

Plaisir de mesurer

Le fond rudimentaire !

 

Ne crains ni les écarts

Qui flinguent l’hémistiche,

Ni la figure aux arts,

Mais la forme pastiche !

 

Condamne le fieffé

Jongleur de noms d’enseigne,

Qui graffite l’ « été »

De ce qui nous renseigne.

 

Dans l’acte (ou dire non !),

Abolis l’arbitraire,

N’engage aucun renom,

Quant aux lois, fais-les taire !

 

Puis calme aussi d’un ton

Toute l’investiture,

L’obsolète dit " don " ;

Règle, valeur, morale.

 

Me diras-tu : vrai ? Pur ?

Oui, mais sans pastorale,

Témoin du temps futur,

Vu d’un miroir de cale.

 

Encore et quoi de plus ?

Ni raison ni blasphème,

Qui soit de sous, de sus,

Le reste est un poème.

 

 

 

Au vers suivant : « Les fossiles véniels », la synérèse, elle, ne l’est pas ! ...

5 Je préfère être assimilé aux barbes blanches qu’à un groupe de jeunes auteurs, dont le travail méthodique de dévalorisation d’œuvres de jeunes contemporains aujourd’hui reconnus, s’apparente à de la concurrence jalouse et puérile. Le manque de scrupules et d’éthique morale pour parvenir à se faire entendre n’est pas innocent : le milieu éditorial aime parfois à « frustrer » les prétendants au monde des Lettres, afin de les former à la « réalité de terrain » : la leçon est souvent bien retenue.

17 Voir entre autres Seuils de G. Genette.

18 Idem, avec quelques réserves en ce qui a trait aux détails.

19 Elles sont relativement nombreuses ; une de ses premières date de la publication de La peau de chagrin en 1831, un des premiers romans, teinté de fantastique, d’ailleurs. Je mets volontairement de côté la somme non négligeable de son œuvre grandiloquente de jeunesse.

20 Le premier qui me vient en tête est celui, célèbre, du Vicomte de Bragelonne.

21 Fatigue pesante, angoisse viscérale, absorption sensorielle par les alentours.

22 Ce qui n’a pas à voir avec celle, intrinsèque, du poème.
















 

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Par Le satyre
Jeudi 2 juillet 2009





Un élément majeur gêne la parfaite concordance des choses, notamment au niveau de la réception poétique ; c’est le fait de concevoir, et de penser la réflexion visuelle. Autrement dit, le fait d’être voyant est déjà, quoique de façon primaire, lacunaire, parce que la perception précède la conception dans la coordination symbiotique. Cela est dû globalement au Temps1, même si la volonté repose sur le fait, avant tout motivant, de partager des temps subjectifs2. Ce schéma se reproduit indéfiniment, du moins tant qu’il y a acte de lecture, d’autant plus qu’il devient riche et complexe si l’on tient compte des travaux de relecture textuelle de l’auteur, qui peut effectivement procéder à des modifications d’après perception, pour ménager l’attention du lecteur, selon un système de codification ou de signes. L’appareil critique a de ce fait évolué, les licences, qui étaient considérées comme honteuses, autant qu’insolites, sont devenues monnaie courante, et même fort à l’usage. Quant à son objectivité, je dirais que l’on appréhende différemment la construction d’un immeuble et l’aménagement de l’espace. Toutefois, beaucoup de dictons anciens s’adaptent magiquement au contexte et aux circonstances. Nous en relevons, et même, nous tournons quasiment vers le collectionnisme. Les outils d’analyse, cependant, datant du classicisme, m’évoquent l’expérience qui suit : juger un vers libre à partir des techniques d’approche et des méthodes d’appoint qui sont liés au XVIIIème siècle, c’est comme juger de l’apparence d’un Iguanodon avec les moyens scientifiques de 1831, à l’époque de Gidéon Mantell. L’appareil critique doit s’adapter mécaniquement à l’objet d’analyse. Les plus réfractaires m’objecteront que la raison d’être actuelle du classicisme, de son maintien comme de son statut conservateur réside dans son rapport évolutif dans la compréhension de la poésie. Nous n’assistons pas réellement à un figement du système, mais bien à une ouverture timide qui vote de nouvelles formes, structures et rythmes. Il s’avère tout de même difficile et malaisé de juger du « poétique » en dehors du cadre problématique du « poème », bien que ce soit une question d’état d’esprit, qui n’est pas incompatible avec un regard particulier sur le vers libre34. Les débats sont ouverts à ce sujet, il y a eu et aura des deux regards opposés matière à réponse. Nous avons pu depuis la fin du vingtième siècle observer l’émergence de pseudo-académies médiatiques, qui ont fleuri dans les pays « riches » comme neige en Décembre, accueillant un audimat élevé, qui ne les a pas pour l’instant trahis, bien que je soupçonne le public d’accueillir plus favorablement les soi-disant élèves, remettant plus ouvertement en cause la suprématie des jurys d’auberge, favorisant l’orgueil plat au mépris des relations humaines, c’est-à-dire à peu près tout ce qui dévalorise l’art au profit du culte imagé du " moi ". Nous les voyons à maintes reprises rigoler des prestations de prétendants à la chanson, puis expulser ceux-ci exactement comme s’il s’agissait d’un entretien d’embauche, dont l’issue est méprisante, et la finalité, dépréciative sur la réputation des individus. Voilà où nous atteignons le degré zéro de l’art : avec l’arbitrage. Combien l’imposent, sous prétexte de leurs fonctions ? L’art est réduit à de la sélection superficielle. Bien entendu, l’ambition est tout autre : dénicher la perle rare, déceler le génie, et tant qu’on y est, l’encadrer fièrement pour l’amener à la réussite. Tout à la gloire de l’arbitre, il faut bien se féliciter d’une société des étiquettes, de l’apparat social, de la mode édulcorée, de l’esprit d’entreprise : oui, en effet, on peut être jeté comme un malpropre en plaisantant gentiment sur l’autorité – en musique. Et nous nous contenterons d’ajouter : « les jeunes, ils chantent, au moins ça les occupe. » Pour ma part, cela les corrompt davantage, et ne grandit pas ses initiateurs. C’est une façon comme une autre de vouloir dominer l’art par une vision unitaire des choses, ce qui est commun à une volonté de plaire ou de séduire, mais antithétique au fondement créateur de toute initiative artistique. Il faut de l’humilité pour considérer son appréhension de l’art comme faisant partie des infinités d’appréhensions possibles, voire existant sur le marché littéraire, ou parmi les esprits inventifs. Enseigner l’art créatif, c’est revendiquer l’échec de l’entreprise qui est la sienne. C’est en promouvoir le constat définitif à un moment donné de l’Histoire de l’art générale. Le pouvoir se confond socialement avec l’acte de la parole. Et c’est toute l’intelligence de l’art de contourner ce pouvoir pour en affirmer la présence quotidienne. Il y a du mimétisme d’observation, dont le renvoi d’image en miroir plaît souvent au public, déplaisant fortement à toute forme d’autorité de surface, puisque celle-ci est travestie non pas par exemplarité, mais selon le mode de saison et le point de vue. L’art condamne l’autorité nouvelle en dénonçant inconsciemment sa représentation obsolète, l’obligeant soit au renforcement, soit à son évolution patente. Les représentations survivent aux êtres demeurant. Il y a plus de morts qui sont célébrés une fois que les vivants sont partis. C’est le grand vice de l’édition associée à la publicité ; c’est mon grand reproche de la littérature actuelle, vis-à-vis des auteurs reconnus. Autant avouer que beaucoup d’auteurs méconnus furent élevés au pinacle, dès que le guet de leur survie fut achevé. La quête du maudit ignoré, c’est pour l’avenir, permettant à une revue quelconque d’en revêtir une mention de publication, croyant que cela va permettre de mieux aménager l’estime publique. Ça ne change ni l’art en question, ni le prestige indépendant de l’auteur fétiche. C’est ainsi que j’oserais distinguer l’élitisme savant de l’élitisme médiatique. Et le piège le plus évident à mes yeux, au sein des anthologies habituelles, est de les faire ressembler davantage à des panoramas d’auteurs qu’à des florilèges de poèmes. Le milieu intellectuel ne saurait cependant prétendre à plus d’intelligence, ni par le droit à l’expression accordé, ni par son accueil public, ni par l’expression même. Maintenant que j’ai explicité successivement la reconnaissance éditoriale et la réputation savante, que j’ai affirmé que la forme poétique n’était pas un gage de poésie, et que j’ai voulu prouver que le poète se proclamait, mais que la poésie était naturelle, je vais pouvoir m’avancer sur les événements derniers. L’état moral du ou des lecteurs que nous sommes, au milieu de la perception des arts, et de l’évolution de la conception artistique, subit le poids du mois de Septembre. Ce qui se fait de mieux arriverait dans les bacs à la rentrée, avant le retour à la scolarité : nous en sommes prévenus longtemps à l’avance, de la reprise du travail, grâce au labeur méthodique et obsessionnel des médias, avec les fournitures à acheter. Un objectif uniforme et sans équivoque à cette période de l’année : de la nouveauté ! À n’importe quel prix, sinon l’ambiance serait celle de la chute de Rome. Un des scandales artistiques qui a le mieux fonctionné durant l’Été 2008 a trait à l’exposition de Jeff Koons5, qui pour l’occasion, a investi Versailles de son œuvre. Fantaisie admise par l’entourage amical, muni de gants de connaisseur attitré, ayant pour mission de créer l’événement « scandalissimo », en appâtant un maximum d’audience, pour voir affleurer une foule de visiteurs fort peu mécontents ! On peut donc en fin de saison se taper les poings d’avoir attiré la curiosité, sinon par le renouveau artistique6, au moins par l’afflux économique et le mérite d’une mise en scène, élégamment bâtie pour susciter moult débats de modernes et d’anciens. Je conseille aux sceptiques de conceptualiser et de mettre en forme leurs idées exactement de la même manière, et de se présenter, à Versailles, pleins de bonnes intentions, les bras ouverts : et nous verrons si c’est la même chose7. Exubérance et loufoquerie riment mal avec chômage et précarité. C’est comme un accès d’enthousiasme qui ferait une brève apparition pour voiler le soleil. Ce que le peuple Français perçoit, en dépit de l’art, c’est le luxe ostentatoire, et sur Internet, ne nous voilons pas la face, soyons hommes, l’intérêt prononcé pour la brutalité sexuelle. Les divertissements folkloriques ont réellement tendance à paraître de mauvais goût à cause d’une situation en France, qui, n’étant pas encore exécrable pour quelques-uns, l’est à peu près moralement pour tous8. Pour revenir à Jeff Koons, quelques critiques avantageuses à l’égard de ses travaux – il ferait fabriquer ses œuvres après en avoir conçu l’idée ou l’esprit -, la plupart du temps résolument du côté d’une avant-garde qui se respecte, d’une avant-garde tout de même, hermétique au fait de défavoriser l’art contemporain au profit de l’art traditionnel, voudraient y percevoir la dénonciation d’une époque clinquante par le rapprochement antithétique et culturel des œuvres entre elles. Plus que la distance temporelle, c’est une approche critique de l’art, en contiguïté dissensionnelle, qui éclate au grand jour, deux attentions qui se dérobent l’une à l’autre au monde, tout en articulant leurs beautés et leurs laideurs ; c’est un éclat dérisoire, malgré tout, malgré les références au Temps, à la mode, aux clichés, aux stéréotypes. C’est comme un suppositoire que l’on affectionnerait singulièrement dans sa salle de bains en marbre, en dehors du contexte de présentation artistique, tant sa forme est joliment ronde : la cristallisation du mou, du pli, la revendication de l’art dans l’impression figée des forces extérieures. C’est ça aussi, la faculté visuelle de Jeff Koons : ce que l’interprétation va découvrir via l’inspiration qu’exerce son œuvre idéelle. Un gros cœur plein d’idées, alors, noyé dans la superficialité désuète des décors ? C’est certainement davantage la grosseur d’un cœur sur laquelle on se casse les dents. Bien sûr on me reprochera de faire partie des barbes blanches (quoique), pour établir le rapport manichéen avec ceux dont la prétention artistique se veut prétendument moderne : je préfère en effet m’isoler avec des vieux dans la cave d’une bibliothèque, plutôt que comploter sur un forum pour démonter la concurrence. Car nous remarquerons que quelques énergumènes respectent avec beaucoup de rigueur et de raisonnement les leçons offertes par l’expérience littéraire et cruelle. Je ne saurais blâmer dans les sociétés savantes le sens positif des débats et des disputes, qui donnent généralement lieu à des arguments et des monographies construits et constructifs sur le plan de la recherche universitaire. J’y apprécie contradictoirement la variété et la tolérance, c’est ce qui façonne une académie, à savoir une espèce d’agora où les individus épris d’une même passion raisonnent sur un objet d’études spécifique, indépendamment de leurs origines sociales et intellectuelles. Ce qui permet de reconnaître ceux qui s’enrichissent culturellement de ceux qui veulent faire valoir un titre, un rang, ou viser je ne sais quelle opportunité de fortune. En revenant à l’ « élitisme » dont je méprise le terme et relativise le signifié, ce n’est pas un statut superficiel, mais ça représente une volonté d’être exigeant envers soi-même. En somme, celui qui s’en targue ou s’en distingue intérieurement n’a plus qu’à remettre en cause la façon dont il se représente et dont il étudie. C’est un jugement de valeur critique, donc contestable, hautement connoté dans sa platitude. « Comprendriez-vous une poésie écrite en chinois ?9 » Ce fut apparemment la réponse du peintre génial à quelqu’un qui souhaitait comprendre son œuvre. Voilà qui laisse déjà entendre et supposer que l’on peut discerner un sens, et pourquoi pas déchiffrer une signification à chacune de ses toiles, par un décryptage d’exégèse. Nous pourrions juger de l’évitement condescendant à travers cette réplique facile. Or, s’il ne s’agit pas de chinois, pourquoi ne s’agirait-il pas de poésie ? Je ne parlerais pas d’une impuissance à dire (la peinture en est une preuve éloquente, même si l’appréciation graphique d’une représentation picturale est déplacée, voire hors contexte) mais à vouloir faire signifier, ce qui ne sous-entend pas que ça – l’œuvre picturale en question – ne veut rien dire ou que ça ne signifie rien ; le sens en peinture ne dépend pas du titre - synthétique, il découle du mouvement de l’essence. La comparaison, si elle est avérée, est malencontreusement maladroite : d’une part parce que la peinture n’est à mon sens dénuée de poésie, et qu’un élément du syllogisme préconçu, l’écriture chinoise, prête à confusion sur l’interprétation des toiles de Picasso, notamment car le chinois révèle un langage d’esprit, alors que la peinture dévoile un langage chaotique, tous deux par signes concrets et abstraits. Si c’est une impuissance à dire, c’est aussi, et sans doute, une incapacité à faire entendre, et là je concorde avec l’idée de « dire » comme « penser l’esprit de l’œuvre ». Mais s’il s’agit d’"entendre" plutôt que de « dire », il n’est pas surprenant que Picasso ait pu se montrer évasif en employant le verbe pour fournir une explication cohérente vis-à-vis de sa propre création artistique. Une représentation sans poésie impliquerait invariablement un néant de vie. Il y a souvent chez lui une force de représentation à valeur historique. Face à un texte "poétique" rédigé en chinois, un quidam chercherait à traduire ne serait-ce que chaque mot, pour « comprendre » le sens verbal, s’orienter logiquement, et « entendre » la poésie, comme chant organique ou mélodie musicale. Un vœu d’explicitation théorique a dû être inclus dans la demande d’une réponse, qui repose une interrogation surprise, par principe d’auto-défense. Réaction d’orgueil, ou auto-suffisance ? Après tout, qu’aurait-on à débattre du caractère définitif d’un avis esthétique, sur la mise en valeur d’une œuvre ? On se passera volontiers de Picasso pour discuter de son étude. À l’abord de mes premières planches et de mes nombreuses esquisses, je me disais que mon meilleur essai serait celui qui ne porterait pas de titre, s’accomplissant naturellement dans sa forme substantielle. Je le pense désormais : une œuvre authentique n’a pas vocation à être dite ou entendue, quant à l’art, c’est autre chose. Si tout un pan de la poésie actuelle relève de l’opinion de l’idée, c’est peut-être parce que la situation politique, en crise conflictuelle en France, invite plusieurs auteurs à méditer la question du sens ou les incite à en faire jouer le rôle. C’est une élaboration sévère d’actants, qui pour moi s’écarte métaphysiquement de la sphère englobante du lieu poétique, un lieu d’essence plus que de revendication, un lieu protecteur plus que de couverture : le « poème » comme « poésie » en est une10. Le " vrai " est une quête motivée en vue du confort intellectuel et de la prééminence du " moi "11. Or, la vérité, c’est la concordance exacte du « moi » et de l’authentique. Elle n’est prouvée que par l’acte, le fait d’écrire, elle s’impose par le signe graphique, et en cela, l’inscription n’égale pas à l’esprit de fausseté, elle ne ressort que de la volonté d’expression de ce « moi », garant et porteur d’un message unique. Que cela soit vrai n’est pas authentifié du point de vue de ce qui est rapporté : la vérité se défend de toute véridicité. Toute vérité n’est pas fondée d’un raisonnement humain. Que celle-ci s’impose tel un rapport de contact au monde ne remet pas en cause une somme de buts existentiels ; l’Homme peut changer ce qui finalement l’articule, en en modifiant le point de vue de ses conceptions : ça n’est pas comme ça. Que l’interaction s’exerce selon des volontés spirituelles se vérifie plus ou moins. C’est l’esprit de communauté qui compose le monde présent et à venir. Nous trinquons pourtant néanmoins souvent au niveau des sentiments. L’apprentissage de l’amour se fait régulièrement dans l’ombre de l’enseignement du mépris de l’autre, lorsqu’il équivaut à quelque adversaire, pour l’obtention d’un faire-valoir ou d’une place. Nous ne sommes en effet pas tous d’accord sur le fait de faire évoluer l’humanité. Si notre scepticisme affiche un « pourquoi ? », notre raison pose un « comment », quant à notre être, il s’affirme tout en se conditionnant naturellement aux choses, que nous ne vivons pas bonnement ou malheureusement, lorsque nous appliquons l’art au service de l’œuvre. Qu’en est-il des licences ? En principe, elles s’expliquent par des raisons d’être plus que pour affirmer des particularismes singuliers. Il y en a eues de tous temps, ce qui pouvait caractériser la marque d’un poète : Du Bellay, Hugo, Rimbaud, notamment, opiniâtres vis-à-vis du vers français. Il était à la fois question d’aisance personnelle, et sournoisement, de stigmatisme. Qu’il s’agisse de la césure, de la rime ou de la syllabation, tout fut établi sur mesure. C’est pour ce motif évident qu’un public éclairé reconnaît un poète à son fard et son train d’élocution, tandis que la soumission à quelque règle profusément établie fut en discordance considérable avec des personnalités soucieuses de satisfaire. Respecter et surpasser le système, quoi de plus tentant et de plus réaliste ? Nous ne pourrions dans l’autre sens ne voter que la licence, à l’exclusion de toute règle définitive ; cette dernière en pose la base et les conditions d’une nécessité nouvelle. Or, sans règle, pas de licence, où on fixe la précédente, où on la trahit pour l’anticiper. J’ai moi-même rédigé fort peu de poèmes classiques : si les règles de versification furent parfois assumées, l’organisation verbale rompait avec les préceptes de Boileau. Défendre le classicisme par son aspect synoptique ne suffit pas à en détacher toute la complexité logique et argumentative : un certain type de rhétorique ferait partie de l’" esprit classique ", un art du « beau parler », convenu par la structure d’un rythme, permettant la souplesse tonale adéquate à un raisonnement digne, une diction juste. En lisant attentivement, nous pouvons remarquer les grossières erreurs abandonnées par l’auteur de ce présent texte au cours des précédentes publications ; et nous trouverons que, survenant fort à propos, il en a matière à redire. C’est qu’en effet, les fautes grammaticales, engendrant un trouble de la liaison, sont pour le moins, actuellement, sujettes à de multiples controverses. Les grammaires traditionnelles et méthodiques en sont, en dehors des pinaillages sur les accords en genre et nombre, à discuter de l’intérêt étymologique et du rôle concret du h aspiré. Véritablement, il n’est pas si étonnant qu’on ne les aie pas remarquées. En vérité, la langue française, à l’oral, que la complication articulatoire fatigue assez vite, a fâcheusement tendance, de nos jours, à éluder l’apostrophe d’aspiration d’un des signes dont la prononciation est historiquement une des plus chargées d’histoire, symbolique de la culture étrangère - germanique, scandinave, romaine. J’étais tenté de parler de connotation, mais ce serait une connotation socialement catégorielle : « classe cultivée » (et fière de l’être), aimant à prononcer correctement le h en l’air. Si nous avons envie de nous détruire le cerveau ou de flinguer des neurones, nous pouvons nous amuser à relire le début du compte-rendu du 14 Octobre 2006 : « Je suis de plus originaire d’Honfleur... ». L’Histoire grammaticale voudrait : « de Honfleur... » C’est un comble, de la part d’un Honflereau ! Je relève également dans une des anthologies de Flammes Vives, un de mes textes proposés, le vers suivant : « cette harcelante chair qui vous tue, Chrysaor ! » Nous aurons néanmoins compris, d’un seul coup d’œil, qu’il ne s’agit pas là d’un vers classique. Il avait été fait le reproche à un(e) des auteur(e)s d’avoir placé un e féminin juste à la césure. Elle aurait pu se targuer d’avoir rédigé un vers lyrique, voilà tout. Écrire un vers classique ne peut représenter une sorte de vantardise. Mais y’a-t-il vraiment des poètes classiques ? N’y aurait-il pas plutôt des poètes différemment inspirés ? Peut-on inclure ou exclure véritablement certains poètes dans le monde contemporain ? Dans le poème de La malicieuse, l’ « erreur » ne choque pas : il n’y a pas d’application volontaire du " vieux " système. Le contact avec le lecteur s’effectue par l’expression naturelle. Tout ce qui, par référence culturelle ou technique, pourrait être retenu contre, passe inaperçu au profit de l’intention ; pour autant, le statut problématique du h ne date pas d’aujourd’hui. Contradictoirement, si l’on s’en tient aux traités sur l’élégance de la versification latine, l’élision du h dans la prosodie et le décomptage des pieds, sinon d’être envisageable, s’avère souhaitable, pour adoucir la scansion. Il est toutefois ostensible que certains h aspirés résistent mieux au Temps, ceci étant dû à la fois à l’aisance de prononciation, et d’autre part à l’habitude de leur emploi. Question de fréquence, et d’intégration dans la langue maternelle ! Appliquer un ensemble de règles dans l’exercice sans que ce dernier paraisse inopportun s’annonce une tâche difficile, qui n’est pas exempte de ratages. C’est exactement le travail du néophyte : s’investir et s’adapter à la cohérence du système poétique. Quand on regarde de près la conviction d’avoir réussi son épreuve et l’impression d’avoir échoué, nous verrons que la seconde est la bonne, et que la première est particulièrement juste ; c’est en soi que l’on adhère à l’authenticité : peu importe le résultat, la réception publique, la critique favorable, le tour est joué. Pour concevoir un vers classique acceptable, ou un vers à sa guise, il faut un geste machinal, une pratique régulière, permettant la symbiose de l’image et du rythme. C’est un travail d’articulation et de mouvement dont l’aspect dynamique ne peut revenir à l’esprit telle une hiérarchie constituée de ruptures. Tout doit s’exprimer de source, idéalement, par combinaison plus que par balise, par fluidité plus que par tangage. Avec un puits d’idées suffisamment sourd pour que le torrent atteigne l’embouchure. Attention toutefois à ne pas douer de finitude le cours naturel des choses ; c’est la volonté juvénile de quelques peintres des écoles de Paris ou de province, qui, soucieux de bien concevoir, encadrent leur vision représentative de l’objet d’art. La vocation du surréalisme était de dépasser ce stade, ou plutôt de l’ignorer effectivement. Objets de sens, mais aussi objets d’ouverture qui parfois ne s’épanouissent pas sans lyrisme, dont l’aspect est transcrit plus que motivé. Nous avons pu entendre parler du mouvement européen que représente le « sensualisme ». Je reprendrais, pour l’évoquer, la vision de la sexualité la plus courante : " aimer pour créer " : oui, engendrer un être représente une activité épuisante. Or, dans l’art, engendrer la forme de l’idée s’exécute de manière fatigante. C’est à partir de là qu’il faut éviter de confondre la finitude avec la peine à la tâche. La finitude consisterait à anticiper la fin de l’ouvrage, alors que le sommeil est humain, lié à l’énergie vitale. Un des auteurs français, Jean-Claude Fournier1213, en a intégré l’univers. Si le mouvement pictural et artistique se démarque de la pornographie, par la valorisation de la chair altière, toute son émancipation réside en une conception inspirée, qui se distingue fortement et singulièrement par le plaisir ré-créatif. Ce plaisir emprunt de grâce et de volupté, parfois naïf, s’accompagne d’une réflexion sensible et terrestre. L’essence du charme y est pour beaucoup, puisqu’elle valorise le regard instinctif. Ce qui est élémentaire dans l’art sensualiste, c’est l’imprégnation du plaisir de concevoir à travers la courbe des formes de représentation : la plénitude du mouvement, modérée, linéaire, consciencieuse, applique aux sens sa saveur nacrée. C’est ce qui fait que le sensualisme est spécifiquement teinté de poésie. L’harmonie, insidieuse, irait jusqu’à vous chatouiller le fond du ventre. Amplement marquée de féminisme, la majorité des œuvres traite de l’amour dans l’exacerbation de ses nuances, jusqu’au point culminant où la force ultime empoisonne l’être de fébrilité. La comparaison possible avec la fin’amor n’est pas adéquate ; le peintre ne se complait pas dans la joi, pas plus qu’il ne dépeint son amour pour une amante. Évidemment, rien n’est impossible : l’aventure d’un soir, le souvenir exotique. L’aspect charnel est cependant spiritualisé, bien plus élogieusement qu’à travers un portrait ou un paysage. L’éloge descriptif de l’objet en modifie l’effet visuel. Le point de vue de l’artiste n’étant pas indifférent, le public en perçoit la consistance. Ou ce qu’il perçoit plus exactement, c’est le " mouvement d’esprit ". Parmi les essais de mémoire, la difficulté la plus répandue est d’éviter le ridicule figuratif, par le caractère enjoué des formes curvilignes, la rigidité affectant les traits, la grossièreté des touches. En publicité, il existe une sorte de « ridicule niais », qui naît du décalage de contrastes, entre l’image et la musique, d’aspects antithétiques trop accentués, et devrais-je dire, « euphoriques ». C’est un ridicule déplacé qui gêne au contact avec l’esprit, et qui fait que celui-ci, sans adhérer, détourne les yeux. C’est le signe d’un manque de maîtrise technique et de respect vis-à-vis des sentiments. Car les sentiments humains, brillant d’honnêteté, n’aiment se faire tromper, et ne se laisseront pas séduire par la facilité : l’ardeur est vraiment communicative. Je devrais revenir quelques temps sur ce qu’on appelle vulgairement le « satyrisme ». Car à défaut d’être un mouvement, il s’institue comme disposition d’esprit. Nous nous doutons que cela ne consiste pas à adopter le comportement d’un satyre, et encore moins d’en imiter l’allure, la posture et les coutumes bachiques14. C’est une disposition d’esprit, qui, contrairement sociale, est avant tout artistique. Or, pour qu’il y ait disposition, il faut qu’il y ait influence d’état, peu importe ce qui peut conduire à des agissements peu orthodoxes (soûlerie, mélancolie, libidinisme). Le « laisser aller » ne peut être synonyme d’ « improductivité », puisqu’il favorise le point de vue contemplatif en même temps que l’expérience des plaisirs de ce monde. Il n’est donc pas étonnant que la jeunesse se laisse régulièrement tenter, comme on a besoin d’un plan d’oasis pour se désaltérer, au milieu de l’excitation ambiante. C’est un mal être latent, en défense de l’oppression extérieure, une orgie interne ; ce qu’il y a de bouillonnement et de révolte dans l’Homme moderne, et de désinvolture. À s’en tenir aux textes qui s’en réclament, c’est une étude scientifiquement sérieuse. Cette période existentielle, si elle se soumet à l’expression inventive, est pour le moins prolifique, parce qu’elle prépare à la maturité de l’art, à la sagesse individuelle. Ceux qui en ont repoussé la conscience s’en sont parfois affligés : sans connaissance de cause des excès humains, nous n’en pouvons discerner l’apparence, ni en connaître les dangers ; aussi, parallèlement et contradictoirement, il faut de la prudence dans l’acquisition du savoir de ce qui est juste ou infondé. S’il convient de faire la part de l’abstraction utile et de la réalité saisissante, la veine empiriste fait montre à profusion d’une variété insolite, même si le travail est poussif et que l’inaction provoque des turbulences nauséeuses, un état de souffrance indicible, par une perception dense et compartimentée de tout ce qu’il y a d’éphémère. Ce qu’il y a de plus sévère, c’est la confusion globale de la mise en œuvre artistique : d’ « éternels essais », une « impossible satisfaction », une « insatiable curiosité ». De l’intrigue, des amours (de l’eau qui ensemence la boue sans jamais atteindre les pots de fleurs), de l’amitié, de l’aventure, des senteurs, des airs, de la découverte. De la gaieté, des maux, des contorsions, des frayeurs, des mimes, des traverses, des pauses, des chaleurs... Enfin, de frénésies et de tribulations, résulte l’accouchement de mouvements chaotiques15. C’est une quête sociale et un apprentissage de la vie. J’en ai bien amèrement conclu l’improbable expression du moi, que ce soit à travers l’intacte reproduction des corps mouvants, à deux niveaux d’expression : pictural et verbal. L’un reforme la substance, l’autre la reformule, dans l’incrédulité du vrai, dans la passion du moi, dans l’effusion du je, dans l’imperfection du neuf. La création, c’est aussi la fuite en avant de la vie entre les deux couloirs de la mort, une redéfinition, dans un contexte d’avenir, à ce dont on attribue un caractère morbide. J’ai produit en l’espace d’une bonne année trois courts recueils où j’ai émancipé ma verve poétique, tout en respectant certaines conventions relevant du cadre esthétique. Je les voulais communs, mais ils furent marginaux. Non pas qu’ils soient décalés du point de vue strictement formel (quelques-uns s’apparentent même au modèle de conception classique, ne serait-ce que par la structure uniforme), mais par cet agencement syntaxique, chaotique qui résume une inspiration faite de lyrisme, de multitude, de mouvement, de ce qui demeure informel au cœur de la perception. Mise en scène abstraite de la vie quotidienne, mais pas mise en scène du monde vécu. Je réfère donc à un ordonnancement minimal et originel de ce qui est à vivre. Quand il y a eu rupture de rythme, il y a eu réalité de sens. Indice très amusant, c’est que, lorsque j’écrivis autrefois maints poèmes sans recherche formelle, on me taxa de vouloir faire preuve d’originalité... le crime ! Bénin, cela va de soi. Si j’avais réagi orgueilleusement par rapport à mes essais passés, j’eus trahi mes susceptibilités à ce sujet, et mis en péril un cas de conscience : ce n’est pas le cas. Le premier d’entre eux, rédigé depuis le printemps 2008, j’en ai désiré les textes fluides, savants, construits, mais délacés de toute tentative de fuite. Le Trèfle à quatre feuilles, bien que réglé ponctuellement comme du papier à musique16, n’use de licences que par effet de sens, et ne s’applaudissant d’aucun type de mesure syllabique (majoritairement celui du modèle classique), ne s’y adapte que pour revendiquer des libertés ostentatoires : des équivalences à la rime de t, de s, de l, de x, de ts ? L’essentiel dérogerait-il finalement à tout ce qui est immuable, à ce qui, ressemblant à un grillage fonctionnel, conserve la surface dans un état identique, peu importe l’expression, l’époque, la volonté, le point de vue ? L’expression d’états primitifs contribuerait à rompre légèrement la rigidité d’un système basique, à en tordre les barrières, sans, cependant, en éclater l’aspect colossal : le séisme est mineur, le poème est conçu dans l’extrême instant de la rage et de la velléité. Changement interne et manifestation extérieure. Telles ces étrangetés bouillonnant dans les bas-fonds, remontant quelquefois à la surface terrestre, imperceptiblement, et qu’il faudrait relever de mots afin d’en reconnaître la singularité et les caractéristiques, par rapport à ce qui est environnant, habituel, prolongé. Phénomènes d’autant plus émouvants qu’ils sont brièvement habillés de lumière. Agressifs à la vue, fantasques à l’esprit, terrifiants à la maîtrise de soi : 

 



LA SEMAINE

DE L’AUTRE AMANT17

 

 

 

Qu’il est donc vain, mon bel amour, de t’oublier !

Dans la rosée avide, en feu (ta voix se pâme),

La perte est seule ivresse (oh, cœur, te fiancer !),

Un cauchemar en mer - divin… paix qui me blâme.

 

Dormir dans ton œil blanc d’un soupir d’oreiller,

Loin de l’air où l’ardeur glabre plonge un baiser,

- Dans le chant des remous, la vague est périlleuse -

Du débat le python surgit, toile orgueilleuse !

 

Partir dans l’ombre, un jour… ou disparaître, au mieux…

L’archer rêveur se tait, loin du soleil des digues ;

Ô Terre adoratrice, un festival des dieux !

L’Amour, déchirement voilé des sept fatigues !…

 

 


 


           En matière de rime, il en vaut mieux des simples qui assouplissent la cadence et soient chargées de sens, que des rimes léonines qui la rendent bancale, et attirent moins l’attention sur la trouvaille que sur la redondance. Nous avons là un enchevêtrement lyrique de vision d’horreur virile, de mémoire livresque et mythologique (Ulysse et Pénélope dans l’Odyssée, la légende d’Arachnée, la lyre d’Orphée, la divination de la Pythie), de jalousie obsessionnelle (complexe d’Oedipe, envie par manque, dédoublement de personnalité), dans un contexte vitalisant, à la limite de l’étouffement : soleil, vague, remous, soupir, baiser, ce qui rappelle les déguisements de Zeus, à travers Les métamorphoses d’Ovide et la tradition grecque ancienne de la création de l’humanité entière, les ingrédients nécessaires pour fonder le monde. Nous pourrions ajouter à cela un détail exhibé de la théorie freudienne, l’enchantement poisseux des sirènes, et la corde nerveuse de l’arc de Nemrod (musical, que l’on pourrait comparer au syrinx de Pan, en relativisant les liens télépathiques entre les faunes et les nymphes), apparenté au monde sylvestre, à la Nature (mais nous ne retrouvons là que les couleurs locales ressemblant à celles qui accompagnent la mise en scène des exploits de Diane ou de l’aventure d’Adonis), idéalisé comme dans La princesse de Babylone de Voltaire, un de ses contes qui me marqua le plus, à mes seize ou dix-sept ans. De l’agressivité, oui : de la mer et de la clarté, pour naître et pour s’échouer, tranquillement et indifféremment des aiguilles d’une montre, dont le tic-tac résonne aux pulsations cardiaques pendant l’accouplement sexuel – et oui, encore un, décidément. Vision empathique, la jouissance imaginée de l’être aimé manifestée en soi. À la vue du panthéon, à l’instar d’une fièvre hégémonique, où l’on entraperçoit, comme dans les hyménées du sacrifice d’Iphigénie de Lucrèce, le plaisir de l’homme, le mariage au ciel. Et l’amant, le véritable, l’invisible, jouissant d’une pensée, celle de la femme épousée d’un corps, éprise de l’esprit d’un autre prétendant, le narrateur ! Le narrateur lui-même sacrifié sur l’autel des plaisirs de la chair. Immolé au nom de la tradition, éveil physiquement charnel, foi d’Aramis, délivrance des âmes. Entouré du familier, émerveillé du monde, nous tissons les liens existentiels de l’Univers. Le dit "poème" suivant s’avère le plus abouti au niveau de l’application de mes recherches, parce qu’il n’y a ni préoccupation de sens, ni effusion stylistique :

 

 

 

LES CARACTÈRES

 

 

 

Errons sur le vif, êtres de terre et de feu,

Dans la campagne au printemps, fraîche, matinale.

Que je parcoure en ligne l’or de ton cheveu,

Que je sente le festin de ta peau spectrale.

 

Pas de virulence éparse aux cœurs torréfiés !

Les zigzags de mon amour, ulcère, colchique,

Tiraillent l’heure mentale aux gongs stupéfiés.

Pas la pierre sanguine au nœud stomachique,

 

Ou l’écarlate lycose, au ciel défaillant,

Qui blanchit de pâleur, morte en un coup de vent !

Mais la morale sévère où boude, certaine,

La soif de l’aventure en l’aventure humaine.

 

 



 

           Rimes croisées, rimes croisées, rimes suivies... n’importe quoi ?! Je ne parle pas, d’ailleurs, des terminaisons en – ent et –ant qui jouent avec le feu ! Pourtant, l’organisation globale du texte poétique est involontaire. Elle est modérée par un acte d’exécution, qui n’est heurté d’aucun travestissement verbal. C’est d’ailleurs, idéologiquement parlant, la meilleure réussite des sylves. Pour cette raison, j’en causerai le moins, en passant à un essai plus figuratif :

 

 

 

BELLE

– D’UNE

LONGUEUR

 

 

 

J’ai

 

mon cœur dans la truffe, oh dieu ! Talon-aiguille,

 

L’âme

 

dans l’ouverture offerte au feu glacé,

 

Relevé

 

d’un coussin – car [tel]18 se fond l’anguille -,

 

L’essoufflement

 

d’un bond dans ton intérieur.

 

Qu’est ton reposoir ?

 

C’est la soute de ta peur !

 

Inéluctablement,

 

puis, vautour inlassable,

 

Je recherche l’ardeur, plat-

 

ventre, un grain de sable !

 

J’ai fourni l’armement d’instinct,

 

au fard lacé ;


Fi ! Ton corps aurorin, dans un tour

 

misérable,

 

S’écarte de mes mains, comme un parfum

 

de table.

 

Et je verrai, d’ailleurs, respirant par le

 

nez,

 

            Le soleil douloureux d’un col se retourner !...

 

 

 

           L’ondulation de la forme évoquera les courbes d’un buste féminin. C’est bien plutôt la silhouette que la forme sinueuse d’une abstraction légère. Je pourrais même avouer que là s’émancipe l’idée de la sylphide. C’est bien sûr de l’ivresse du moment, de l’ivresse brute, du frôlement sublime d’un corps intempestif. Un lieu séquentiel d’images fortes et intentionnelles de l’instinct ; un enjolivement arriéré de l’ardeur conquérante, l’espoir et le détournement des possessions d’une fois. Le fait d’éluder toute connotation de dureté superficielle, allant à matérialiser l’objet immatériel, à le penser dans sa variation spirituelle, provoque des écarts de surface : le verbe, miroir des choses en soi, cristallise l’idée sans passer par la périphérie trompeuse du contact immédiat, du rapport sensible au monde. Seuil tangible des extrêmes contraires complémentaires, il intègre en pensée l’espace de cet écart. Mais c’est dans l’aspect synthétique du poème entier que cette vision est possible. L’impression de tournoiement est occasionnée par la construction en colimaçon. En même temps, le flux verbal est sillonné de micro-coupures, si bien que le début à la fin correspond à une phase d’éblouissement émotionnel. Si l’amour dépend du choix sélectif des sexes, dans son incarnation permanente, il est inéluctable. Le mouvement, quant à lui, dont l’euphorie étourdit la tête et injecte la gorge, il est au cœur de ce qu’on appellerait dans son caractère empiriste l’inspiration du poème1920. Il y a bien de l’infirmité langagière à exposer littérairement un mariage matériel, que symbolise le verbe à part entière, comme si, établissant la jonction communicative avec le lecteur, il permettait de faire épouser en symbiose le moi et l’objet, dans un même rapport d’espace/temps au niveau de la lecture et de l’écriture, prenant à témoin le lecteur vif ou l’auditeur libre. Il y a vocation à faire signifier plutôt qu’à ménager la peine du lecteur dans son travail interprétatif de re-lecture. S’il y a abnégation du je écrivant, il n’y a pas pour autant asservissement à la compréhension de l’autre je, qui participe intérieurement, via le verbe, à la représentation d’une mise en scène. La question de l’atemporalité, qui est souvent confondue avec l’exacte relation de l’espace et du temps, n’entre pas en compte. Elle est pour ainsi dire aussi éloquente que des termes exclusifs tels que « rien » ou « vide ». Si le verbe représente l’objet en soi, il a un statut éphémère que l’on peut percevoir à outrance, car tel le permet l’emploi du verbe, dont la valeur à caractère définitif réside dans le lieu d’évocation au moment dit des choses, et non à leur moment donné, ce qui engendrerait un vieillissement prématuré du vers.











           1 En passant de l’écriture à la lecture.2 M’appesantir sur le " temps subjectif " embrouillerait malencontreusement le lecteur ; je préfère y revenir progressivement, afin de ne pas rapporter trop à propos ce terme singulier... et subjectif.3 « De la simplicité avant toute chose », vient de m’annoncer Alain Wexler, en refusant un de mes textes dans la revue Verso. Certes, de la simplicité mais de l’exigence au cœur des choses ! En cela, je serais plus attentif au « naturellement » qui s’avère un état d’être continu qu’au « simplement » qui dénote une disposition qui n’est ni condescendante, bien qu’elle soit ainsi suspectée chez moi, ni simpliste (peut-être encore moins), mais surtout propre à un état d’esprit. Je me demande pourquoi l’on veut percevoir en moi des dispositions calculatrices dans mon labeur personnel : je travaille d’autant plus sans disposition d’esprit voulue que cela influerait sur une certaine logique extérieure et inconsciente à la création artistique, dont l’intention même (ne serait-ce qu’écrire) réduirait à l’inanité profonde. C’est amusant de voir à quel point l’on cherche à me faire croire que je veux paraître intelligent, alors que je me considère sans pompe comme un parfait imbécile. Je rigolerais bien d’être reconnu un jour, d’ailleurs, parce que je m’en fous complètement. Je comprends néanmoins mieux mon mutisme d’antan ; après tout, écrire, c’est demeurer dans le silence des choses. Qu’on me chatouille les pieds ou que l’on me crève les yeux, je m’en fiche, je m’en balance. Ce qui m’importe, c’est ce qui est. La simplicité est un état d’esprit, mais dans la critique textuelle, cela devient un jugement de valeur. C’est ce qui gèle l’emploi de ce terme pour rendre absolument crédible une opinion subjective. Nous ne pouvons pas jurer de simplicité, nous pouvons simplement remercier M. Wexler d’inspirer cette anecdote à son honneur littéraire. Rien n’exclut qu’il n’ait voulu référer à sa propre ligne éditoriale. Ce serait démentiel ! Cela signifierait que mon intelligence est basée sur un point de vue paranoïaque du monde, ce qui est réaliste. Je pensais au début que cela signifiait que mon diable d’appareil critique ne fonctionnait pas du tout, mais en fait, il ne fait que s’accomplir concrètement, et trouver à partir de mon point de vue, ses propres limites. C’est ce qui m’étonnera toujours dans l’interprétation individuelle : l’éventualité, qui fait qu’à un extrême pourcentage de véridicité, toute interprétation d’une expression adverse est majoritairement fausse. C’est le danger d’agir et l’avantage de penser de toute « tête chercheuse ».4 Il y a les sentiments que l’on prête à mon intimité ; qu’ils soient intimes, c’est exact, mais ils sont parfois (du moins les rares poèmes qui mentionnent des états d’esprit passagers ou éphémères) tenus d’objectivité à part entière. Qu’il y ait sentimentalité, pourquoi pas, mais qu’elle soit appréciée d’un regard sur ma subjectivité, c’est revendiquer (en soi chez moi) une disposition égocentrique.5 Il est temps d’accorder une attention rapide mais studieuse à l’exposition estivale qui a ébranlé considérablement le champ actuel des visions de l’art contemporain, non pas tant qu’il était déjà connu des esprits talentueux et modestes, mais dans la mesure où un aspect favorisé de celui-ci est livré à un public exigeant, dont l’opinion se forge en grande partie par ce qui est vu et pas abouti. Quand on présente avec esclandre tous les éléments d’un acte euphorique, il n’est pas raisonnable, vraisemblablement, d’y attacher une importance capitale, ou certes, avec une certaine méfiance dont l’intelligentsia parisienne s’est investie depuis des décennies, mais au moins, dans une part honorable, d’y porter un jugement suffisamment expérimental, mature, afin de pourvoir à une compréhension juste et modérée de l’art dans sa forme, sa valeur, sa tradition, ainsi que son culte. Je fais bien sûr référence à Jeff Koons, imposant brillamment son œuvre "colossale" à Versailles, symbole solaire du classicisme français. En fait, cela a relativement remis en cause à la fois le statut d’icône accordé à une « élite » en marge, tout en permettant d’affirmer enfin les positions d’une élite intellectuelle en sous-sol. Or, il ne s’agit pas là de mettre en valeur des impositions de points de vue, sans retomber dans le piège inévitable d’un débat archaïsant que l’on connaît trop bien, qui ne ferait que déplacer le nœud gordien du problème dans la gorge de toutes les susceptibilités ; mais d’avertir le spectateur-amateur, parfois plus éclairé qu’on ne le croit, dans l’éthique de ses considérations, dévoilant toutes les pièces d’un puzzle que la direction organisatrice ne révèle qu’à demi-mots. Si l’on s’en tient à l’exposition pure et simple, ce qui ne l’exonère pas d’une certaine complexité inventive et créatrice, qu’en retient-on, exactement ? Pas grand-chose, en définitive. Et il y a fort à parier que des critiques choisis pour leur morgue et leur attachement à cette forme inspirée n’épargneront aucun mot, aucun, pour combler d’une réflexion métaphysique tout à fait extérieure un vide blanc, c’est-à-dire exténué, comme toutes ces digressions d’à-côté qui instruisent l’art dans ce qu’il inspire, sans savoir ce qu’il informe, en tenant compte de l’océan autour du bateau sans ivresse. Pourquoi Versailles ? Le rapport est mémoriel, nous dit-on. C’est l’histoire de l’art revisitée par un esthétisme nouveau, flambant, référence d’auteurs, notamment, dans un cadre " sacré " où l’inspiration prend force, volume et matière. Voilà ce qui explique, malgré la profusion suspecte, ce gigantisme accordé à une légèreté, dont le flottement badine avec la maîtrise et l’endurance. Au-delà de cette volonté de dérision, qui prend corps dans des conditions particulièrement spatiale et atmosphérique, il faut bien admettre que la portée en demeure dérisoire. M. Koons s’inspirerait, c’est un propos journalistique, du quotidien (le " kitch " vulgarisant la dimension sacramentelle) pour le porter vers la transcendance : que la transcendance soit une ambition de l’art contemporain, c’est déjà une première nouvelle, en ce qui a trait de l’élan du moi au / vers le monde, qui caractérise la vision traditionnelle, commençant à dater sérieusement, depuis le dernier siècle. Nous pouvons disserter à propos de tout aphorisme primaire, de toute idée fondamentale, la superficie, elle, se dispose dans un élargissement mineur, qui manque d’affinement immédiat. Et le degré d’esprit qui s’élève en berçant les subjectivités ne convainc pas, tant il est mince, et que l’exhibitionnisme de la courbe est omniprésent. Ce n’est pas que l’enveloppe massive soit nauséeuse, à force de monstruosité : au contraire, elle s’épargne, et c’est une trouvaille, des effets boulimiques, que l’on peut éprouver généralement en observant une œuvre véritablement « surfaite ». À regarder de plus près, tout y est suave et mordoré, imposant de franchise, sans poids ni frontière. La qualité n’est pas un critère critiquable, en dehors de l’approche. Un esthète, au milieu de l’emphase et des gonflements, voulant préciser l’expression de son art pictural, jugerait que l’ensemble n’est pas « assez fouillé », tout en tendant à se perdre trop volontiers dans le décor visuel des banalités fabriquées en usine. L’harmonie manque de cohérence, bien sûr, mais nous comprenons ce qu’il en advient : braver le visible quotidien en rendant le quotidien visible, imposant, fondu malgré tout dans l’antiquité passéiste. Versailles ressemble donc à un joyeux foutoir édulcoré, et plus singulièrement, à une foire d’authenticité et d’indiscipline : un bric-à-brac où la renommée côtoie l’indicible. Commençons par le homard, à la moustache de Salvador Dalí, adulé par le public, conspué par le surréalisme. Il est pendu tel un tronc de vache, et réfère à une toile célèbre ; il ferait un excellent accessoire de piscine aménagée. Et peu importe sa taille et son envergure, c’est un crustacé que l’on désire cuisiner, et qui me rappelle, dans Twist again à Moscou, la bouée hilarante en forme d’enclume et de marteau rouge. Insolite et déversé comme un crâne d’œuf. Le lapin, que l’on dirait sorti d’Avril et de Pâques, sert surtout d’ancrage à diverses images référentielles : fétiche africain d’ébène, chocolat empoisonné au culte Vaudou... Quant au buste, il a pu être loué par quelques férus de classicisme qui voudraient re-hausser l’allure générale ; son mode de conception figuratif est vulgaire, son fard banal, et son teint, ostentatoire. Le fameux cœur, gargantuesque et dérobé vers un plafond haut et plein de majesté, s’élève par impression quoiqu’il soit statique, comme un ballon de baudruche. On côtoie, oui, les travaux de vrais besogneux, et l’ouvrage d’un faux escamoteur ambulant. Tout simplement parce que le " vrai " s’immortalise dans l’objet idéal. Cour de récréation où la puérilité se fraie un chemin dans les salles et les couloirs, tel un enfant innocent, rêvant d’espace, de rêve et de fantaisie, parmi la foule vieillotte. Voilà toutefois qui nous amène à employer des « comme », en veux-tu en voilà, comme s’il en pleuvait, et prouve ma difficulté à étayer cet assortiment enfantin. La blonde platine, dont nous envions la beauté plastique et luisante, a le visage modelé avec plus ou moins de bonheur, elle qui, gracieusement potelée, et peut-être potelée gracieusement, embrasse notre chérissime panthère rose. Nous possédons une indication savoureuse en ce qui concerne l’aspirateur : il figure spécialement dans la collection française ?! À mon goût, il est suffisamment design pour tenir son rang avec ses contemporains de grande surface. Le gros matou évoque un cadeau clownesque, mais en plus épais que d’habitude. Et puis il y a le dada géant, mi-étalon d’hippodrome, mi-poste de balançoire dans les jardins publics. Ma description est fragile, sa valorisation grossière, voire audacieuse, j’en conviendrais, à tel point qu’il n’y aura pas de place ici à un article suffisant, dont l’objet se détournerait de l’objectif. Voir et se taire ? Allez dans n’importe quelle place européenne, baladez-vous, exposés à tout et à rien. Demandez-vous si vous retrouvez, en terme d’art (culturel et technique) un labeur exemplaire à celui qui a façonné la majorité des peintures que l’on trouve au château de Louis XIV ; vous en verrez, si vous cherchez bien, un ou deux pendant votre existence, derrière quelque vitrine marchande, au hasard d’une allée sombre, et davantage si vous fréquentez les salons ouverts à la culture mondiale. Que l’être devienne objet au jeu des regards, que nous soyons objets entre nous après avoir combattu entre êtres (en traîtres), c’est la programmation sociale d’une animalité reconnue ; que l’on accuse l’objet au pouvoir parmi l’humanité, à travers notre constante humanisation des choses, relève de l’extrapolation individuelle. L’objet est indéfiniment objet de débat para-artistique. Dans toute capitale ou ville, Madrid, Milan ou Rome, on peut voir de pareils bibelots en miniatures, qui éveillent en nous une pensée semblable, dans une configuration autrement mathématique, à la fois uniforme et différentielle de l’Univers, dans lequel on se place, on se définit, et qui nous entoure. Cette exposition prétend-elle à la dérision ? Elle s’annonce légère. Prétend-elle à penser l’objet ? Elle le dépense sans compter. Ce qui a laissé à entendre et supposer que cela représentait vivement une insulte directe à l’art contemporain, ce qui n’apparaît guère crédible ni valable : l’art d’aujourd’hui grouille en grande partie d’élaborations de ce type, et dont le projet reste parfois un mystère. Affaire de fric et de copinage ? Ça n’est pas le propos : il existe le petit monde littéraire, alors pourquoi pas un petit monde artistique. Insulte aux artistes de la tâche manuelle ? Ceux qui s’intéressent exclusivement à leurs métiers se moquent relativement d’un éventuel affront. Insulte au public ? Cela pourrait se faire valoir, en effet, dans le domaine strictement représentatif : le spirituel occulté pour le commun des mortels. Ça frise le nihilisme et ça frôle le spectaculaire, sans les atteindre, ce qui rejoint et alimente la " crainte votive " de l’art du vingt-et-unième. Et enfin, et c’est ce qu’il y a de moins faramineux et vraisemblablement de plus dramatique, c’est qu’on a vraiment l’impression et le sentiment qu’il ne faut pas " être n’importe qui " pour avoir le privilège d’exposer à Versailles, que la représentation de l’art est plus au cœur de la morale artistique que de l’art proprement dit, et qu’indéniablement, la reconnaissance a enterré le mérite, une conscience que l’on renie sans grâce.6 Présenté comme tel.7 Accueil, écoute, ouverture.8 Le peuple français veut travailler : il veut servir son pays, sinon au prix de sa vie, au moins pour un idéal qui l’a toujours guidé : la liberté. En ce qui concerne les écarts de richesse entre civilisations, je ne saurais qu’être d’accord avec Vital Heurtebize.9 Picasso, coeff. Maurice De Meure dans l’Albatros.10 Il y a plusieurs façons d’exprimer la poésie : en cela, elle n’est ni vraie ni fausse.11 En cas de danger extrême, nous en ressentons manifestement les symptômes ; par rapport au monde et vis-à-vis de soi, c’est l’intelligence concrète au service de l’instinct de survie.12 Mon ancien adversaire de concours poétique à mes vingt piges.13 Je crois que Jacques-François Dussotier en est proche, ainsi que plusieurs poètes français.14 C’en est pourtant la définition officielle ! ...15 Cela a trait foncièrement au dessin, graphiquement à l’écriture.16 Le chiffre 34, obsessionnel, ressort singulièrement par l’addition de mots les plus employés, dans le corpus, indiquant quels sont les points de gravité objectifs des poèmes :


14 cœur

13 amour

9 œil

8 mort

8 corps

6 feu

6 bleu

5 sang

5 vers

4 sein

 

           On obtient par de multiples combinaisons le chiffre fatidique.17 Symbolisant l’allant du moi vers l’absolu, la charpente est pyramidale.18 Le « tel » en question n’est pas grammaticalement employable ; son champ sémantique se situe entre « ici » et « ainsi ». Le rapport de cause à effet englobe un rapport de manière.19 Tzvetan Todorov perçoit le signe graphique comme indépendant du travail d’imagination effectué par le lecteur, qui, par un type de lecture et un mode de pensée, construit par sa culture générale le sens de l’œuvre écrite. C’est occulter tardivement le fait que le signe graphique soit motivé, par un effort lointain de communication, en vue de la compréhension abstraite et orale. Le verbe ne relève pas uniquement de l’entendement, et au-delà de la construction du sens élaborée par le lecteur, c’est une véritable disposition d’esprit à laquelle le lecteur doit se prédisposer afin de lire et de relire le texte pour en partager l’authenticité spirituelle majeure. En établissant un point de vue synoptique sur la combinaison syntaxique et significative des mots, il limite la valeur créative au talent et à l’originalité, en annihilant l’effet de style ; si son pensum est partiellement relatif au roman, il ne l’est pas à la poésie.20 En y songeant bien, je ne pense pas destiner au verbe un rôle indispensable. Ce que je laisse entendre et vais supposer irait même contredire l’affirmation précédente. À cela près que je n’exclus pas que le verbe soit médiateur d’objet(s), arbitrairement choisi selon une volonté particulière de compréhension de la part de l’auteur ; que si ce choix recèle un choix d’orientation, c’est bien pour que le lecteur ne se trompe pas de type complexe de lecture, et que re-créateur artificiel par le verbe, il re-conçoive l’objet de prédilection de l’écrivant. Si la réflexion de Todorov offre le champ libre à toutes sortes d’investigations critiques, ce que je ne saurais manquer de louer, j’y pose la condition d’en découvrir l’acte d’authenticité, par la volonté antérieure de l’auteur de vouloir pactiser un acte raisonné de lecture, qui consiste autrement qu’à partir du texte, à discerner sensément ce qui le fonde. Ça démontre un travail d’exigence des deux côtés du verbe, l’un de faire entendre, l’autre, d’entendre à lire.










 

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Par Le satyre
 
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