Jeudi 2 juillet 2009


 

 

 

           Fixer l’éternité dans le définitif, comme un diamant dans un chaton est audacieux, j’en conviens, et à un certain point, promptement idéaliste. Attardons-nous sur ce quatrain trébuchant, dont la cadence résonnante est plus agréable :

 

 

 

SOUFFLET

 

ROUGE

 

 

 

Un flux d’Est dans le contour de tes hanches,

 

Cinq cousins noirs miroitant dans ton corset ;

 

Remous gastrique ! Et ton sang, petit motet,

 

Va gravir tout le joug froid des nuits blanches.

 

 

 

           Les visions poétiques qui ne sont pas clairement matérialisées d’un esprit à l’autre soit intriguent, soit font replier le lecteur ; elles l’incitent inégalement à adopter des types de lectures, afin d’adhérer au plus près de ces dernières. Il n’y a là pas matière, en effet, à se représenter un corps, mais un buste dansant. Il n’y a pas à voir se reproduire un comportement, une allure, mais un courant d’air dont le mouvement gifle les sens de plein fouet. Impression viscérale, organique, qui bouscule autant l’imagination fantasmagorique que la faculté visuelle. Structure à multiples embrassades : ABBA, 3/4/3, 4/3/4, 4/3/4, 3/4/3 d’où équilibre, malgré la syllabation irrégulière – association d’hendécasyllabes et de décasyllabes unis. Cet aspect bancal résume le phénomène des affres de l’accolement de deux présences. Peut-on vraiment admettre qu’il y ait un champ lexical du crépuscule ? De l’isotopie plutôt, et bien davantage encore. Parce que le corps se mélange à l’ambiance ; de plus, bien que d’un point de vue phonique, musicalement, les syllabes aillent en crescendo, qu’il y ait une sorte de gradation ascendante en marches d’escalier, nous retrouvons la forme synthétique qui instaure au poème une logique cohérente. L’angoisse de la mort se marie avec l’attouchement, la sexualité s’ouvre sans effloraison. L’étreinte voilée dévoile toute l’évanescence du corps en transe. Et pour une fois, nous nous rendrons compte que je ne fais pas de mystère1. L’Auréole des satyres (qui a donné le titre au blog correspondant) est moins aisé d’accès (y compris pour moi), étant donné que ça fourmille de contre-règles d’art classique et de pièges argumentatifs, que ça pullule de finesses rhétoriques, dont j’ai abusé au point que je m’y laisse parfois tromper, et ce, après avoir entamé une bonne lecture. À l’avenir, il est donc possible que beaucoup de choses m’échappent concernant la mise en forme structurelle et l’usage de licences poétiques mineures. J’ai rédigé ces poèmes à l’extérieur de la Normandie natale, plus loin vers le Nord, en Picardie, près d’Amiens. Je me souviens d’espaces habités de rais de soleil, d’un moniteur qui présentait un monde vivant derrière l’écran, des ouvriers travaillant à côté sur une bâtisse ronde, South horizon de David Bowie, Time out from the world de Goldfrapp, en plein jour, sous l’azur, dans un salon vide d’humanité. J’étais entouré de présence humaine, et c’est ce qui m’a incité à la combler de mon pensum. De là un tour d’horizon existentiel, de ma vie, de mon vécu, de ce qui fut en moi et n’aura jamais été autrement qu’à mes yeux, et fut comme sera tout autre. Une prose poétique ne se détachant pas du système de conception habituel, malgré l’hétérométrie suspecte, avec une inspiration lyrique, voire homogène, dans son rapport substantiel ; un ultime essai d’archaïsme formel et d’engouement satyrique. Dans l’organisation hiérarchique, une espèce de danse de joyeux drille.

 

 

 

PORTO DE MUSETTE

 

 

Si pour une rasade ou pour tes jolis yeux, je chantonne une aubade un brin répétitive, jurant par tous les saints, renommant mes aïeux, c’est que l’alcool mûrit d’une flamme agressive.

Oh ! C’est qu’elle m’emporte, et que brûlant les cieux, elle étincelle en moi, cavité directive, broyant l’orgue vocal, vibrant de mieux en mieux de mon cœur au talon, mon nerf fait la rétive.

Que tu dises : oui, non, peu m’importe un refus. J’ai subi les câlins, câlinant les rébus, j’ai secoué la femme en hurlant de colère.

           Alors, oui, ton amour m’est presque indifférent ; d’une histoire de chair, peut naître l’excrément, dont le raisin se dore au centre de la Terre.

 

 

 

LA GIRAFE

 

 

      Un : bois comme un trou qu’un désir consomme. Deux : franchis le cap du relent sucré. Trois : n’accuse à tort le pas échancré. Quatre : pour peu que tu boîtes, pur homme !

      Cinq : n’attends pas que l’on paie une somme. Six : la mâchoire accuse un flux nacré. Sept : aplatis l’écharpe du sacré. Huit : et tu veux de l’alcool à la pomme !

      Neuf : ça commence à jaillir des naseaux. Dix : ou bien c’est le transport des bateaux. Onze : t’as pris feu, plus un coup de barre.

         Douze : tu peux toujours courir, mon vers. Treize : as jeté l’ancre, et laissé l’amarre. Quatorze : oh là ! Ton col est à l’envers.

 

 

 

SERRER LE POING

 

 

J’ai tout mon cœur branlant dans ce gant noir... Quand il bat comme un fou (tel est l’organe) - j’avais prévu le muscle à cet arcane -, la lueur de l’allant sur le trottoir... Je l’écoute chanter (parfois le soir) ; son rythme d’outre-tombe est une manne qui fleurit dans ma main, dont le Temps glane la linéarité d’un reposoir. " Fleurit " est un grand mot (rose-soubrette) : disons que l’afflux pousse en collerette, comme une cicatrice où respirer. L’endroit de la mort nulle et de la vie, pendant que se trémousse, et sans pleurer, le fourmillement blanc de la survie.

 

 

 

PARANOÏASE

 

 

C’est le froid du matin que je redoute ; le réveil saturé de vert-de-gris, le fléau de l’aurore aux sens meurtris, et le présent parfait d’un ver de doute.

L’écrasement nerveux qu’un vent déroute, le désir de la femme en son mépris, et l’écueil infernal des jours finis, la journée à finir, la banqueroute.

L’effort d’un mois, l’élan d’un vent tourné, le portrait ravissant d’un cœur borné, qui vous invite au tour, et vous maudit.

Et ça complote autour comme une fête, ça complote en pagaille, et puis ça rit, ça prend cet air con qui vous prend la tête.

 

 

 

L’ORDRE NOUVEAU

 

 

J’aime l’éloquence et les heureux bazars. Adieu, tous les beaux-arts de cercueil en transe ! J’aime l’audience, très loin des nénuphars, dans la sueur des bars, découvrir la France.

Pas le vers benêt qui sent le genêt, pour un faisceau d’images ! Mais l’hymen en ces pages, dynamisme au clair d’un rythme de chair !...

 

 

 

NIGHTMARE

 

 

Dans la sécheresse, la canaille court avec le bruit sourd de l’œsophagite. Est-ce une détresse ? Mon instinct recourt à ce cordeau lourd qui sert de maîtresse. Et tant de déserts ! Tant de trous ouverts ! Blotti dans le vide !... Grande est l’arachnide, la bouche en un croc, cheval-méningite ! ...

 

 

 

C’est théoriquement le recueil (quoique court) le plus accompli des trois, en dehors de la somme littéraire générale. Il rassemble à peu près les caractéristiques communes à la grande verve chaotique de mon œuvre juvénile. En cela, il n’accuse aucune hésitation verbale, avec une réalisation plus spontanée qu’érudite. Quelques textes font preuve d’audace syntaxique en inventant des expressions populaires. Il y a surtout une adéquation intacte entre la volonté de dire et son acte. D’aucuns se demanderont, à juste titre, ce que signifie « la girafe » ; il s’agit de l’acception première de ce qui définit un boisseau de bière en tube : et comme la forme de ce long tube prévu pour cinq à six personnes autour d’une table ressemble au cou de l’animal, voilà pour sûr la nomination toute trouvée de cet instrument bizarre. J’avais déjà rédigé un poème sur l’ « embuscade », une spécialité caennaise. Je m’informe ainsi de ce qui conditionne notre vie quotidienne. Étonnamment, les gens satisfont pleinement ma curiosité ; soit qu’ils perçoivent qu’elle est sans intention de paraître, soit qu’ils comprennent que mon intérêt étant culturel avant d’être pécuniaire, ils se permettent de me raconter l’histoire de chacun d’entre nous, sans tricher sur les apparences, même en entreprise, chacun y met du sien pour témoigner de l’« état de vivre ». Cela me passionne au-delà de mes démarches d’emplois. En conversant soit avec les patrons, soit avec les employés, j’apprends à ressentir un climat, celui que les hommes et les femmes forment par le croisement de leurs appréhensions mutuelles. Le travail, les rapports humains, le ressentiment face à la crise économique... L’actualité, la presse, c’est le peuple français qui les façonne. Il faut à mon goût un vers qui ne soit pas rythmé, mais un vers qui galope. Si le satyrisme dans l’art, plus qu’une débauche littéraire, équivaut à une « débauche d’écrire », nous le reconnaissons par un type d’écriture boute-en-train. Mais sa meilleure marque de respect, c’est la jouissance de partage dans l’écriture. Le plus récent des sylphes consiste en un des labeurs les plus rapidement conçus : non pas qu’il s’agisse d’un travail qui s’achève brusquement par épuisement nerveux ou fatigue cérébrale, le preuve en est que ces trois recueils se distinguent par leur attachement à une certaine tradition poétique, et non par leur nombre de poèmes, mais parce que son titre, l’Oeuvre synchronique, a pour but, qui n’est pas raisonnable, de relier chaque objet à son moment d’écrire, ce qui exige une attention plénière à ce qui est passager, en ne tenant ni compte des velléités, ni des critères moraux ou psychologiques qui tendraient à dissimuler le vrai sens du poème. Chacune de ces tensions procède à la limite du libre-arbitre. Les phases de rêve et de repos ont juste séparé un texte du suivant, sans motivation de tricherie. Sans quoi la réciprocité entre l’auteur et le lecteur nécessaire à « voir les choses dites » eût été rompue sans possibilité de retour en arrière, tel un miroir brisé dont la volonté d’y percevoir le moindre reflet deviendrait absolument impotente. Aussi, comme tous ces essais dont l’ambition créative est prétentieuse, celui-ci m’a satisfait ni au début ni à la fin, mais pendant le cours de l’exercice, dont mon appréciation s’est tarie, non pas par une dépréciation définitive, mais par un recul de conception plus modeste, qui, s’il n’exclut ou ne renie pas le travail effectué, l’apprécie avec retenue. L’engouement feint d’ignorer s’il perdurera à l’avenir, ce qui n’est jamais le cas2. La réflexion-ci s’appliquera davantage à la création originale par les mots.

 

 

 

L’HÉRITAGE DE

L’INCUBATRICE

 

 

 

Mon auteur, vois-tu là ce que ce non m’inspire ?

C’est un hiver de marbre et de foyers heureux,

C’est un tandem de chair, de souffles amoureux !

C’est la rosée en l’air du geste qui fait rire.

C’est la voile à vapeur sans toi qui se retire,

Le démon tentateur du repas savoureux,

Le ridicule aspect des regards langoureux,

C’est la pluie au palais dans lequel je soupire.

Vois le pouvoir de l’œil, du feu, vois mon pouvoir.

Des mots de cœur sournois, marasme d’antiquaire ;

Des maux de corps brassés, le plaisir de te plaire !

La force du divin, l’énergie et l’espoir :

Héler la nostalgie, alors que l’aube pointe,

Mon sang portant ton nom, ta main sur ma main jointe !

 

 

 

MAUVAISE NOUVELLE

 

 

 

Ça ruminait déjà ;

Je sentais la bosse du vent sur ma chemise,

L’orage annonçait là

L’horizon noir et déboutonné de la crise !3 ...

 

 

 

           Si le premier poème éveille en soi un fantasme morbide, il peut également faire référence à la mode de la poésie fantastique du dix-neuvième siècle en Amérique, qu’incarnait si bien Edgar Poe, et dont Baudelaire en fit la traduction délicate. C’est l’un des cauchemars de la femme-vampire les plus courants. L’imposition naturelle de la sexualité n’est pas seulement source d’angoisse : l’idée d’éjaculer du sang, notamment, dévoile indubitablement la peur de mourir à travers la création d’un nouvel être, et toute forme de création, sinon artistique. Quant au cadre antique et plus ou moins médiéval, enchanteur, il perturbe l’attention et comme toute forme d’apparence merveilleuse, apparaît suspect au lucide. L’omnipotence du charme, le beau et l’irréel, la splendeur des séductions n’est pas seulement un don, c’est aussi l’hégémonie féminine, et la faiblesse de l’artiste. Attirance pour une nouvelle vie, orgiaque, élémentaire, troublante. La vie n’est pas alors volonté suprême de l’individu : c’est désir d’autrui, l’union du point de vue humain avec l’organique, le plaisir associé de la joliesse et des laideurs internes. La conscience de la banalité de l’acte reproducteur et l’impossible désaccord avec la foi primitive propice à l’amour des chairs, à la fécondation exaltant l’être. Le sonnet de forme ABBA ABBA CDD CEE n’est certes pas des plus répandus ; celle-ci est d’autant plus osée que dans les rimes suivies finales, la redondance euphonique est dangereuse, et qu’il faut une rhétorique affinée pour éviter d’être conclusif sur la fin. C’est une difficulté majeure à pallier lorsqu’on prévoit d’avance la structure de base. Un problème qui ne se pose pas dans la Mauvaise nouvelle, éloquente et suffisante4. C’est durant un temps d’orage. Les licenciements abusifs sont légions, l’enseignement recrute peu ou prou, les emplois précaires se multiplient comme des petits bains bénis, l’argent est plus que tout valorisé aux yeux de l’humanité. Dans des situations semblables où les écarts de richesse se confirment, il n’y a pas plus de solidarité ou de bienveillance : la domination financière se fait plus sentir, les individus respectent ses promoteurs et ses dirigeants, assommant leurs congénères. Quand un individu sème le trouble par une autorité condescendante, ou par l’abjection tout court, on est prêt à éviter les conflits pour faire payer l’innocence. L’instinct de survie ressurgit, les vrais visages s’éclaircissent dans l’obscurité pesante, quelques observateurs, passant l’âge des concurrences ridicules, profitent de l’instant grotesque pour bavarder ensemble, à propos de politique, dont l’opinion et l’avis sont partagés volontiers, comme si l’autorité était absente du débat quotidien. Je me suis surpris en train de répondre à une cinquantenaire qui me demandait si je pensais qu’elle avait une chance de trouver un emploi à son âge : « vu déjà ce que c’est à 27 ou 28 ans, à cinquante ans, on peut dire que c’est plus ou moins foutu. » Je n’ai même pas pris le temps d’y réfléchir, mais sans doute bêtement le pensais-je. Deux minutes après, l’ouvrier d’une industrie m’a sorti une absurdité tellement énorme que j’en ai ri de bon cœur. Inquiétude de chercher un boulot ou de le perdre : tant que nous aurons la tête droite, attachons-nous à garder le cap sur l’horizon. Ce que j’avais à l’esprit en rédigeant ce poème, c’était cette nostalgie du chômage : ce sentiment de n’être rien, et avoir la frousse rien que d’y songer, ou de se considérer comme tel. Puis le monde change et les événements se déroulent, prévus ou non. Je traite rarement de thèmes d’actualité, hormis quand il y a influence sur une façon de vivre les choses, et de considérer le monde d’un point de vue plus social ; cela dit, il m’arrive de me juger par rapport à la société économique, en train d’écrire, et d’en rigoler, tellement il y a un décalage entre mon envie d’intégration professionnelle, et le peu de moyens que l’on m’offre pour mettre en valeur mes capacités personnelles et mettre à contribution (j’ai failli mettre le terme « profit », mais je ne suis pas sûr qu’il soit vraiment adéquat) mes aptitudes particulières : le plus drôle, ce sont évidemment mes considérations abstraites qui volent complètement au-dessus de la tête. On a revu en même temps l’idéalisme à la baisse : aujourd’hui, l’exigence au travail, c’est être idéaliste. Penser l’avenir de la société dans le monde, c’est idéaliste. On a du mal à y échapper, à cet idéalisme, jusque dans la portion congrue où il est ramené. Toute forme d’émancipation spirituelle, toute exacerbation de l’être pensant, toute manifestation positive, toute expression gaie n’échappe pas à l’étiquetage. On n’a même pas le droit de rire ou de pleurer ; c’est de l’idéalisme. Peut-être suis-je heureux de vivre, ou peut-être est-ce dans ma nature profonde. Je suppose que beaucoup d’écrivains, qui sont réputés écrivains et méconnus auteurs (dans le sens légitime que leur concède le Code Civil parmi les droits de propriété intellectuelle) connaissent les vicissitudes de tout quêteur de reconnaissance sociale ou de publication éventuelle. Loin des comités d’honneur et des amitiés fortuites, chacun doit faire face aux fameux courriers-types d’entreprise ; l’indifférence éditoriale, c’est soit le courrier-type, radicalement neutre et convenu à la grâce de monsieur tout le monde, soit (c’est méritant, pourtant, mais c’est peut-être pire), de la part des directeurs de revues littéraires le plus fréquemment, une remarque de superficie sur un texte, qui prouve que les traits de subtilité n’ont pas été perçus au détriment de la considération individuelle5. Une signature notoire en plus, les repères sont vite faits, l’attention demandée est vite rétablie, le jugement plus juste. Que penser du statut social du poète ? Un marginal, du moins un individu en marge du monde où il vit. Ça, c’est la vision la plus répandue, et la considération la moins clairvoyante. J’avais, à la Faculté de Caen, des amis Musulmans à qui j’avais confié ces réflexions diverses. Nous avions convenu que le poète devait être le plus « au cœur des choses », et que si un homme devait connaître le cœur humain, c’était lui, à la fois par sa vocation à éprouver, à ressentir, dans une propension large et généreuse. C’était à une époque où je vivais une phase de dandysme avec ma canne. Le campus s’appelait Lébisey, il n’y avait qu’un petit resto et un Crous décentré. À cause de l’éloignement, j’avais tendance à être moins assidu aux cours. Je vivais la majeure partie de mon temps dans ma chambre universitaire, à ruminer des vers secrets ; je sortais quelquefois à l’extérieur, quand le temps était original, étrange. Je faisais mes courses à un supermarché non loin, je faisais des balades en marchant, rêvassant, avec une barbe hirsute, et une longueur de cheveux que je ne me permets plus. J’organisais avec des amis voisins des soirées philosophiques vers la Délivrande. Durant cette période, ayant assisté à de nombreux cours pendant cinq ans, j’ai été dans la classe de Belinda Cannone, le prix de l’Académie Française 2005 ; c’est une grande femme brune avec le teint du Sud, des cheveux de jais, qui, je pense, malgré son apparente et sévère tranquillité, appréciait les points de vue moralistes. Qu’elle ne soit donc pas surprise, si la croisant un jour en descendant vers les UFR de sciences et de Lettres, je n’aie répondu à son sourire sympathique : je ne parvenais à m’arracher ne serait-ce qu’un demi-sourire poli. Je portais mon grand manteau d’hiver sombre en plein Été ensoleillé. Et j’étais plus préoccupé de mes pensums que du monde qui m’entourait, et avec lequel je ne partageais que les décors. Je me rappelle de Julie Wolkenstein, née Poirot-Delpech, qui était en littérature comparée. La malheureuse avait omis de placer ma note après les examens de Licence. Erreur pardonnable, mais j’étais déjà tellement désabusé que ceci conforta ma vision négative ou erronée de l’Université en France. Je le répète, elle n’y est pour rien, et d’ailleurs, fit des efforts d’humanité pour converser avec moi. Je voyais beaucoup d’élèves, en majorité des filles, qui, pour passer les unes devant les autres, cherchaient à valoriser leurs notes de concours, soit pour être les premières, soit pour se sauver la face : je fus honnête, j’eus droit au minimum. Quand on est le dernier sur la liste et qu’on a le sentiment de ne pas être le dernier des imbéciles, soit l’on se conforme à faire accroire l’idiotie, ce qui peut éventuellement fonctionner, si l’enseignant croit fermement en un système de notation idéal, soit l’on dissimule ce que l’on sait, puisque de toute façon, il n’y aura pas d’entente possible, un résultat, aussi peu probant soit-il, misant trop sur les chances de survie existentielle. L’a-t-elle cru ? Si elle a réellement admis le fait que je pratiquais l’exercice poétique sans vouloir travailler, ce qui est inconcevable, c’est qu’elle n’a pas étudié mes yeux comme j’ai regardé les siens exprès. Comme je me disais que Mme Cannone était certainement écrivain, j’avais reconnu aussitôt par instinct l’ « animale », pour jargonner : « tiens ! Une grande sœur... » m’étais-je dit. Ça ne faisait pas longtemps qu’elle avait publié son premier roman intitulé Julie ou la paresseuse. Il y eut des fois où ma rencontre avec un artiste était plus soudaine ; ainsi, je m’arrête subitement en ville, un autre passant fait de même en face de moi, et nous nous saluons mutuellement. Puis nous repartons. Nous avons senti la même chose. J’aurais apprécié converser avec quelqu’un sur la Rome antique et l’Égypte ancienne, mais je ne sais, l’ayant croisée dans un magasin de livres disparu (oui, c’était moi) et près du panneau d’affichage de l’UFR des Sciences de l’Homme, si c’étaient ses intentions réelles. J’étais plutôt provocateur, maladroit et timide. Je pouvais me montrer exclusif, mais j’abhorrais par-dessus tout les mystifications amoureuses, et même, toutes les formes possibles de trahisons. Ce furent pourtant les moyens employés par mes muses pour me blesser intimement : soit que je ne manifestai pas d’affection, soit que l’amour m’intéressât moins que l’écriture. J’essayais davantage de m’adapter à plaire, sans conviction dominante. L’année suivante, je me retrouvai au Campus des Peupliers, et j’animai quasiment avec plusieurs compères les allers et venues dans le couloir du deuxième étage. Il y avait Jitka la Tchèque, Fuchsia la professeur(e) des beaux arts, Mamadou le Sénégalais, un de mes vieux camarades d’Université, un Turc, un Algérien, plus une ribambelle d’étrangers en provenance de Dakar ; nous partagions ensemble, le soir, une gigantesque poule au riz dont le goût merveilleux m’est resté à la bouche. Je m’amusais à corriger des mémoires de Maîtrise ou de Diplômes d’Études Approfondies, et je rigolais quand des étudiants me rapportaient qu’ils avaient été félicités par leurs directeurs respectifs : j’étais heureux de rendre service, et davantage, lorsque mes camarades avaient parfaitement assimilé la langue française. Cependant, je buvais comme un évier. J’étais soûl comme un cochon, me couchant tardivement, et ne me séparant de ma bouteille de porto qu’à de rares instants de sortie. Je n’étais pas tapageur, et d’ailleurs je ne passais mon temps qu’à lire et à écrire. Je m’intéressais à ce moment-là au Docteur Jivago de Pasternak et au Divan de Goethe. En fin d’année, j’avais écrit une lettre d’amour en étant complètement ivre. Curieusement, je pense que l’activité littéraire a fait oublier ces penchants morbides, même si j’ai été prolifique en matière de contes et de nouvelles, et que je suis parvenu à profiter des défauts majeurs de l’homme moderne pour repenser la condition humaine, en changeant l’empoisonnement physique en vertu médicinale. La difficulté qui m’était la plus pénible était d’avoir la force de sourire. J’avais le visage si tendu qu’il m’était vraiment gênant de l’étirer pour un rictus. J’avais des rancœurs d’anti-social, que j’ai quittées depuis mon entrée dans la vie active. J’ai réussi, événement incroyable, en m’intégrant, à pleurer pour la première fois. On m’a reproché de ne pas espacer mes paragraphes, malgré le respect des alinéas, sauf quand il y a citation d’un texte complet ou présentation d’un schéma. Il est vrai que dans mon esprit, le paragraphe ne compte pas vraiment pour distinguer un fil argumentatif, pas plus qu’il ne « sépare » une idée d’une autre ; à savoir que si les liens de cause à idée ne sont pas ostensibles dans mon compte-rendu, c’est qu’ils respectent davantage le lien idéel et substantiel, qui se passe d’indications en marge. Ça me fait penser à ces virages annoncés par une pancarte, comme si en voiture nous allions naturellement, sans prévention, filer tout droit dans le ravin en face. Rien n’empêche en effet d’"aiser" le lecteur de toute œuvre consistante ; l’espace entre paragraphes adopte une fonction typiquement visuelle. De l’air, de la reprise de souffle. Une certaine éthique de l’esthétisme. En poésie, notamment à l’âge du rayonnement classique, la disposition des vers et des majuscules, quoique fortement conventionnelle, aussi ancrée chez les esthètes de l’art que les cheveux courts chez l’homme moderne, contribue à mieux faire transparaître le raffinement de l’ « inspiration », telle qu’elle est « sacrément » perçue au XVIIème siècle. Il y a une plastique extérieure, entrée dans les mœurs de l’art poétique, censée valoriser en apparence le texte, comme si l’on en annonçait théâtralement la teneur louable. Enfin, écrire, c’est partager : c’est une invitation au lecteur, et tous les moyens sont bons pour lui rendre la lisibilité agréable. C’est aussi un travail d’imprimerie d’embellir ce qu’il y a de secrètement organique, de vital, d’intime. Que le thème soit noble ou populaire, l’artifice contagieux fait le poème androgyne, à la fois sincère et subjectif (le plus souvent), adapté pour plaire, et mimer cet espèce de fard féminin, comme si le chant d’amour, par exemple, s’élevait à la beauté du corps. L’aspect n’est pas seulement conventionnel : c’est l’encadrement maternel et protecteur, c’est le meilleur foyer d’autorité où peuvent s’enthousiasmer les sentiments. Et ce qu’habite la structure du poème comme la chair aimée, c’est l’homme et son cœur. C’est pour cette raison qu’on ne pourra lire un poème comme s’il s’adressait à nous ; parce qu’il reproduit en son intégralité la relation impliquant l’homme et la femme, cela même, presque dans une indifférenciation sexuelle. Cette relation plus amplifiée dans les textes passionnels façonne la conception poétique globale. Le poème est à la fois miroir et extérieur, c’est-à-dire complémentaire et exemplaire. Avec l’évolution des services de presse depuis Gutemberg, les rééditions fréquentes ou posthumes reflètent un véritable labeur de présentation dans le cadre du péritexte17 et du paratexte18, en comptant avec la quatrième de couverture, la tranche, la page de garde, l’introduction, le prologue, l’avertissement, le préambule, la qualité matérielle des feuilles (bouffant, ivoire, etc.), la surenchère d’estampes, comme dans le très vulgarisé, actuellement, Roman de Renard, dont les éditions Jean de Bonnot publient la majorité de l’ouvrage conformément à la langue originelle, dans sa reproduction des branches médiévales, la mise en valeur de la première lettre à chaque début de chapitre, les lierres fleuris en marge des corpus, quasiment cérémonials. Je ne vais pas affabuler sur les préfaces de Balzac19 et les épilogues de Dumas20. Quant à la reliure chez les éditions de luxe, elle relève d’un gage de respect mutuel entre le trio conçu (éditeur/auteur/lecteur), le second étant d’ordre littéraire, le troisième, culturel. Alors pourquoi trahir ou minimiser une vision plus harmonieuse qu’édulcorée de la littérature ? Il en va de l’état d’esprit dans l’appréhension du contact et de l’activité même : faire en sorte que le lectorat ne fasse pas seulement que se projeter dans une histoire bien racontée, avec un charmant accueil, mais à travers l’épreuve écrite de circonstance, dans le fil de son aventure. Oui, il y a de la respiration, pour faciliter l’acte de lecture, mais il y a de l’oppression, pour aménager le sens de l’écriture : il ne suffit pas de causer un infarctus aux vieux conteurs, ou de supprimer toute forme traditionnelle de présentation artistique, mais plutôt que d’imaginer une scène vécue, de la vivre autant, au plus, que celui qui relate l’action, surtout lorsqu’elle a trait à la subjectivité de celui qui narre. Nous parlerons davantage de pacte d’authenticité en considérant l’authenticité (du récit amorcé) dans un contexte plus historique, extérieurement à l’étude typographique, privilégiant l’imaginaire à l’interprétation de l’exégèse. Je ne me leurre pas sur l’influence grossissante des conditions atmosphériques, quant à ce qui regarde de près notre inclination à créer ; grossissante ? Parlons plutôt de prise de conscience : l’excitation morbide annonce un orage proche, propice à la création nouvelle. Elle ne modifie guère l’idée en soi, toujours encline à profusion, qu’elle soit d’orientation lyrique ou autre, mais l’étoffe d’arguments journaliers, d’une extravasion d’images boulimique, dans des vapeurs fluctuantes et spongieuses, et à travers ce trouble inconfortable21, d’une flopée de couleurs vives et locales. Ce grouillement successif (digne d’une peinture impressionniste), qui s’accompagne d’éclaircissements vides et d’ardeurs languides, pose en toute quiétude un choix arbitraire : sélectionner – pour développer l’idée poétique – un corps de représentations extérieures suffisamment dense et prégnant pour l’exprimer, méditer l’originalité22, mesurer leur valeur et apprécier leur justesse, dans une activité intellectuelle dont l’endurance la révèle trop diffuse pour définir une conception figée, sans empêcher le mouvement libidinal de s’affirmer par l’inconstance d’une disposition d’esprit oscillant entre la tempête et la bonace. Là : coup d’éclair ! Et même s’il n’y a pas d’exercice spirituel concret au-delà de la cause à effet, la réaction de l’organisme varie rarement : aussi tendu fut-il, il se relâche aussitôt et progressivement, tel un nerf que l’on s’amuserait à tordre et à distendre de tous côtés, et qui, par diverses contorsions, retrouve sa longueur coutumière, légèrement flétrie par l’étirement récent : c’est dans la tension ultime qu’écrire devient remarquablement intéressant, que ce soit par la préparation active ou la mise en papier furtive. Et que de tonnerres au milieu de la création élémentaire, parmi les échos du silence !... Ne le répéterai-je jamais assez : le travail poétique est un labeur de solitaire. Il réclame autant de maturité intellectuelle que d’expérience existentielle. Ce qui nous éloigne physiquement du monde n’est pas notre manque d’attachement affectif, ce que pourrait suggérer notre apparence extérieure, et le fait que notre préoccupation soit strictement spirituelle et artistique. L’activité littéraire dépend des observations, des relations durables avec l’environnement humain, naturel. Il n’y a par ailleurs pas plus zélé et maladroit que l’artiste ou le poète amoureux : ce sont des flammes inconscientes, avides de découvrir et de témoigner de leur entourage familier. Dans l’immédiat, et par son recul critique omniprésent, le poète n’apparaît pas ouvert au grand jour : non qu’il n’affiche pas de raison, mais qu’il raisonne son excès.











1 Voici donc quelques autres exceptions de badinage ;

 

 

 

RETOUR

AUX SOURCES

 

 

 

L’orage est un soleil gris

 

Noir et blanc,

 

Face à face,

 

Fracas bourrin : coup de boule.

 

 

Surpris dans la nappe grise,

 

Femme et blanche,

 

Homme et lâche,

 

Le lac d’un nuage roux.

 

 

 

           Observons les vers 7 et 8 : le lac symbolise l’eau, le piège féminin. Il y a manquement de rime masculine à la fin de l’avant-dernier vers, qui ne survient qu’en tout début de vers suivant. J’ai privilégié la cohérence temporelle au profit de la cohérence linéaire. Ainsi, le h est « lâche ». J’ai ajouté – dans mes archives, ça ressemble à une note en marge, un brin farfelue - le « h de bile riante »... est-ce pour avoir le plaisir de me torturer l’esprit ? Peut-être est-ce une de ces visions comme j’en ai régulièrement, ou peut-être cela réfère-t-il à un poème plus ancien, avec le même cas rencontré ?...

 

 

 

L’INTRUSE

 

 

 

Le zéphyr,

 

ah, comme je m’en moque !

 

C’est un roc

 

dont tout être s’inspire.

 

Une image

 

épaisse à l’eau de rose,

 

Que n’arrose

 

aucun souffle à la page.

 

 

 

Je la veux,

 

humaine et transparente,

 

Dans le vent,

 

celle qui n’est pas veule,

 

Que s’ajoure,

 

flamme vivante au verbe,

 

 

vers sexy,

 


le vrai soupir d’amour !...

 

 

 

           Au-dessus du « vers sexy », le e du verbe « ajoure », parallèlement, féminise le vers finissant le poème. En étroite concordance, le « soupir » affirme le signe de vie. Et le « vers sexy », dont la tonalité est primordiale, permet de mimer la nature extérieurement féminine.

2 Cette remarque est à relativiser par rapport à la chanson et la musique. Il n’y a cependant aucun plaisir à élaborer une partition identique à la précédente ou réécrire un poème identique au précédent, ce qui démontre bien l’aspect architectural et squelettique du verbe ; à l’oral, c’est une affaire différente : un chant n’est jamais prononcé pareillement, malgré la répétition verbale, une musique n’est jamais exécutée de la même façon selon l’instrument et selon l’adaptation à un rythme personnel, un poème n’est jamais récité sur une même intonation ou une même voix, avec transparence.

3 Alternance hexasyllabes/alexandrins. Rimes croisées. Hexasyllabes confondus avec des hémistiches. Deuxième et dernier vers sans organisation interne (pas de césure, pas de coupe). Deuxième vers : évocation de la tempête, effets de rebondissement phonique et sémantique. Dernier vers : décoiffement ((discordance au niveau de la structure (pas de semblant de césure, même lyrique comme au second vers)), dont l’effet inspire en correspondance, l’annonce du titre.

4 Le sens et le rythme devant être au même pas dans un mouvement unique.

Dans un autre poème, un adjectif qualificatif, par son sens, prête à équivoque.

 

 

 

PAIN ET VIN

 

 

 

Prends l’amour par les pieds,

Triture-le de joie,

Prends le sein par le cou,

L’aimant par la caresse.

 

Ne va pas enterrer

L’ardeur pour la vitesse,

Ne va pas préférer

L’air tranquille à l’ivresse.

 

Les soleils et les ciels,

Vers bateaux sur la rime,

Font la laideur sublime

Des fossiles véniels.

 

N’ordonne pas ta phrase

D’un rythme au balancier,

Balance le damier

D’un refrain d’antiphrase !

 

Ne va pas voir le beau

Dans l’état de la chose,

Le lieu du point commun

Plutôt que l’insolite.

 

Ne va pas calculer

La syllabe pour plaire,

Plaisir de mesurer

Le fond rudimentaire !

 

Ne crains ni les écarts

Qui flinguent l’hémistiche,

Ni la figure aux arts,

Mais la forme pastiche !

 

Condamne le fieffé

Jongleur de noms d’enseigne,

Qui graffite l’ « été »

De ce qui nous renseigne.

 

Dans l’acte (ou dire non !),

Abolis l’arbitraire,

N’engage aucun renom,

Quant aux lois, fais-les taire !

 

Puis calme aussi d’un ton

Toute l’investiture,

L’obsolète dit " don " ;

Règle, valeur, morale.

 

Me diras-tu : vrai ? Pur ?

Oui, mais sans pastorale,

Témoin du temps futur,

Vu d’un miroir de cale.

 

Encore et quoi de plus ?

Ni raison ni blasphème,

Qui soit de sous, de sus,

Le reste est un poème.

 

 

 

Au vers suivant : « Les fossiles véniels », la synérèse, elle, ne l’est pas ! ...

5 Je préfère être assimilé aux barbes blanches qu’à un groupe de jeunes auteurs, dont le travail méthodique de dévalorisation d’œuvres de jeunes contemporains aujourd’hui reconnus, s’apparente à de la concurrence jalouse et puérile. Le manque de scrupules et d’éthique morale pour parvenir à se faire entendre n’est pas innocent : le milieu éditorial aime parfois à « frustrer » les prétendants au monde des Lettres, afin de les former à la « réalité de terrain » : la leçon est souvent bien retenue.

17 Voir entre autres Seuils de G. Genette.

18 Idem, avec quelques réserves en ce qui a trait aux détails.

19 Elles sont relativement nombreuses ; une de ses premières date de la publication de La peau de chagrin en 1831, un des premiers romans, teinté de fantastique, d’ailleurs. Je mets volontairement de côté la somme non négligeable de son œuvre grandiloquente de jeunesse.

20 Le premier qui me vient en tête est celui, célèbre, du Vicomte de Bragelonne.

21 Fatigue pesante, angoisse viscérale, absorption sensorielle par les alentours.

22 Ce qui n’a pas à voir avec celle, intrinsèque, du poème.
















 

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Par Le satyre - Publié dans : Bases cimiesques
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