Je vais pouvoir aborder sereinement le dernier ouvrage primé par le prix Jean Aubert, intitulé La genèse des sources, de Madame Éliane Zunino-Gérard. Le choix sélectif m’informe également des critères de sélection artistique. Ce que j’ai découvert de commun entre chaque œuvre récompensée, c’est l’élégance du style. Décidément ça se répète, et ma foi, c’est tant mieux. Et pour varier les plaisirs, puisque les saisons sont invariables, le recueil préfacé par Claude Prouvost réunit des vers libres. Ce qui est plaisant, c’est que l’usage du vers décrié convient habilement à évoquer l’origine de la vie, dans un verbe évoquant le chaos, à la racine de la floraison, la volonté de vouloir cristalliser ce qui définit poétiquement le monde vivant, commun. D’où un vocabulaire enrichi de l’étude botanique et de l’attachement à la campagne : « respir », « baratter », « fétuques » ou « radicelle ». Éloquent du respect de l’histoire de la langue française, l’emploi traditionnel et correct du mot « zeste »1. Bien loin et en dehors du romantisme de Novalis, j’y perçois davantage une approche biologique de la Nature qu’un regard idéologique de mouvement littéraire. C’est d’une singularité technique assez personnelle, finalement. On ne saurait reprocher une certaine humanité peinte dans le rapport au monde, jusqu’à la personnification des éléments, l’eau, notamment :
La source,
bouche d’onde
enflant son cri nocturne,
incurve sa lèvre de vase.
L’eau n’est pas uniquement maternelle : elle représente charnellement la muse, la femme aimée, la femme qui donne la vie et l’exprime à satiété. Nous pourrions suggérer un appel humaniste à travers toute cette merveille nocturne. Il y a un enthousiasme qui se traduit par l’expression de la forme végétale. C’est plus foncièrement l’imploration mystérieuse du corps féminin qui trouble l’esprit du texte, entre deux zones de mystère. L’inconnu est source d’invitation à déflorer, à investiguer, à concevoir, à connaître, puits de témoignage mouvant et manifeste :
Aujourd’hui le jamais vu attise
Son urgence d’aventure.
La vitalité recouvre un faciès humain, la matière recelant la vie attire ses observateurs, leur offre un miroir d’orgie primitif, presque nuptial. Tel un jardin dont les parcelles absorberaient l’être et s’ouvriraient à l’humanité :
Eau sauvage qui n’a connu
Avant l’appel de mon visage,
Qu’un peu de ciel
En reflet sous les branches.
Nous assistons dans l’ouvrage à des périodes de foisonnement, dignes du climat oppressant de serre qui traverse les romans naturalistes de Zola. Ici, tout mouvement intempestif capte la perception, fidèle aux associations hétérogènes, soumise à l’euphorie des signes grouillants et emphatiques de vie :
Aboli le défilé
Des noms fleurant la citronnelle,
Le foin dru, l’ail et l’aspic,
Lavandes au souffle de moire,
Haleine des fours dans l’hiver...
Foisonnement et variété ; à contredire Baudelaire sur l’absence d’imagination naturelle : c’est dans la frondaison, le miracle de la création, autant de beautés véhiculant la mémoire de l’origine que se développe l’esprit poétique, en harmonie de corps avant d’apparaître dans l’harmonisation du vers ; mais ce qui « met l’eau à la bouche », ce sont encore les trombes, les cataractes, les ruisseaux, la mer, les nuages, la grêle, la bruine, le crachin, les embruns, les vagues, tout ce qui enrichit l’instrument pluviométrique. La douleur de croître, le plaisir de respirer, le cycle intensif de la reproduction, l’humidité, la richesse prolifère des êtres vivants. Dans cette luxuriance, l’apparition de phénomènes éphémères :
Jusqu’à cette extase de pluie en été
Qui miroitait en éventail
Sur les collines.
J’ai trouvé que l’expression, sobre et pétillante, ne se rebutant d’aucun doute syntaxique ni d’aucune subtilité combinatoire et signifiante, était plus expansive qu’hyperbolique, parce que l’appréhension des choses n’est pas orientée mais contemplative ; ce qui nourrit la nourriture terrestre passe vitalement aux sphères célestes : la source absorbée finit par s’évaporer dans l’air, transportant d’une zone éthérée à l’autre son courant d’espoir, sa verve séminifère :
Nous n’avons plus de soif
Pour cette eau sans étoile
Dont l’âme se délite
En quête de reflets.
C’est ce qui inspire et insuffle à l’Homme, par son bain atmosphérique – pour éviter la profusion des suffixes « ère » dans le jugement critique -, sa force primaire et sa relation inaltérable avec tout être vivant, dont il partage l’espace depuis la nuit des temps, grâce au même abreuvoir universel :
Des parfums profonds naissaient lentement
Et montaient vers mes lèvres
En spirale furtive.
Nous remarquerons l’usage de la majuscule à chaque début de vers, ce qui dénote un respect pour la forme libre, et marque l’évolution aspectuelle depuis l’époque classique. De même qu’il n’y a pas d’emploi abusif de la virgule, ce qui privilégie une vision ondoyante plutôt qu’inspirée par un conformisme d’usage. Il y a cette espèce de résurgence du mythe Ovidien des métamorphoses depuis le Chaos. Il serait dommageable de n’y entrapercevoir une référence vive à la sexualité :
Septembre mugit son extase torrentielle.
Elle prend notamment une allure titanesque et monstrueuse, qui n’est pas sans rapport archaïque avec l’accouplement divin de Gaïa et d’Ouranos. L’évocation des houles, des remuements, connote un acte de coït adulte :
Diluvienne, la joie a ouvert ses écluses :
En des lits retrouvés
Coule à plein bord notre jeunesse.
C’est une violence relativement féconde, et fécondante ; la comparaison est établie entre l’insignifiant et son rôle invisible, la conception inattendue :
Je suis l’ombre noyée
Dont les empreintes s’aventurent
Au devant de l’espoir
Métamorphosé en source.
Insignifiant, mais productif, voire surprenant, bientôt nostalgique :
Goutte d’éternité,
Ta fraîcheur m’enveloppe
Dans l’immobilité d’un soir bleui d’adieux.
Le développement embryonnaire ne peut se concevoir effectivement sans renfort liquide et libidinal ; le produit unique de l’équation de base, impliquant mâle et femelle, créateur et porteur, donation et accueil, renouvellement d’amour, dévoile la propagation tapageuse de l’eau symbole de vie :
Voici que s’égrènent les pépites de la nuit
Que les ténèbres coagulent.
Point de caractère morbide dans cette noirceur voulue, et rassurante. La démonstration exubérante apaise plus qu’elle ne révèle de tensions hostiles ; la répétition du terme « goutte », qui révèle l’abondance autant que l’humilité (ce qui est plus noble que l’autorité et la servitude), « goutte d’éternité [...] de silence [...] de vie (ce qui est explicite mais vain au niveau de la compréhension des lecteurs) » montre l’imposition d’un vote existentiel reposant sur la création originelle :
Chacun écoute les minutes
Tomber goutte à goutte
Dans les flaques de l’éternité.
En définitive, cette phase conclusive tend à clôturer tout ce qui passe par le regard porté sur la Nature : le souvenir nostalgique du monde vécu uniformément puis dans sa division charnelle bouillonnante, et la promesse de celui à naître. Voilà ce que j’ai retenu grossièrement, parmi le jeu des lumières et des saisons. Et comme je l’avais promis vers les prémices de ce rapport sommaire, parlons du « slam ». Comme je l’ai précisé plus haut, le "slam" s’apparenterait à un art plus qu’à un mouvement ; j’avais assisté sans m’en rendre compte à une séance de slam avec des amis, étant étudiant, qui m’en avaient fait une démonstration curieuse. Il faut croire que cet art s’était diffusé en banlieue depuis déjà longtemps, sans avoir reçu de nom savant : ce jusque dans la périphérie lexovienne, dans le Pays d’Auge ! C’était un travail astucieux, rédigé, comblé de rimes de toutes sortes, qu’on aurait pu dire enjambantes, classiques ou à la césure, si la forme n’était demeurée prosaïque, supportant une structure mêlant à la fois rythme et euphonie. Je ne sais si je fréquentais alors les sociétés savantes du Quartus Latinus : j’avais dû y rêver, moi, petit provincial, mais j’avais déjà passé l’âge de m’occuper d’honneur factice. J’ai gagné en sociabilité aujourd’hui ; auparavant, j’étais moins présentable. J’étais calfeutré dans ma chambre, préoccupé littéralement par mes essais artistiques. J’étais fuyant, et particulièrement craintif à l’égard des riverains. Je redoutais leur brutalité, leurs réflexions immatures, leurs vantardises éhontées. Lorsque j’appris à mieux connaître le cœur humain grâce aux livres, j’opinai pour plus d’audace. Et comme j’étais désintéressé financièrement, mon contact devint aisé, facile. Il existe des représentants du slam dans toute la France, en passant par le Grand corps malade et plusieurs groupes de chansonniers, qui travaillent leurs talents avec obstination, sans négligence. Tout texte relatif au slam ressemble étrangement à un "poème chanté", c’est-à-dire rédigé en vue d’être partagé oralement avec le public de tous âges. Les procédés d’emphase, qui consistent à répéter une rime d’un mot au suivant, séparés par une virgule, singularisent amplement le slam, par une tournure insistante, mettant en scène un état de souffrance affectant, il est vrai, tout en l’impliquant, ma génération. La rapidité d’exécution de certains textes ne traduit pas du confort ou de l’aisance. La plupart des essais sont concentrés, motivés, repris après un seul jet d’encre. Cependant, la spontanéité va de pair pour que le message soit clair et diffus : que le public, à défaut de le reconnaître, apprenne à connaître un mode d’existence, à apprécier un flot d’espérances teinté d’idéalisme, dont le résumé s’éloigne bien sûr de tous les préjugés flirtant avec les stéréo-types, qui assaillent cet art localisé. "Arracher un rythme" relève de la gageure plus que de l’exploit humain, qui ne peut s’affranchir d’une sincérité toute innocente, et parfois sinon juvénile. Considérons que le milieu de l’érudition parisienne soit le lieu incontournable de l’entrée en matière de la poésie ; il a de quoi, avec son ouverture critique, admettre, à cause de l’impact d’une parole nue par des sonorités vibrantes, le couver en toute assurance. Je ne cache pas mon ambition, quoique originale, dans le sens de la marginalité, de concevoir avec l’aide de savants un peu « fous » une Nouvelle Encyclopédie qui aurait pour but d’élaborer des planches exhibant tous les corps de métiers, toutes les spécialités scientifiques ou techniques, toutes les réflexions sur la pensée contemporaine de l’art, de la philosophie, de la littérature, de la poésie. En même temps, j’aimerais renouveler l’héroïsme de Walch et de Prudhomme en réunissant dans une anthologie la synopsie bio-bibliographique des poètes français. Le produit de la volonté par le nombre est le moyen indispensable de combler l’espace-temps. Attardons-nous à présent sur les débats d’actualité concernant l’enseignement et la pratique de la poésie classique à l’école. J’y ai perçu avec beaucoup d’intérêt une possibilité pour les élèves de comprendre le fonctionnement de l’art poétique, et d’élaborer par eux-mêmes l’histoire chronologique de la poésie française. Je ne sais, M. Darcos ayant été remplacé par M. Chatel au ministère de l’Éducation Nationale, si quelque projet a été ébauché, et si quelque initiative est en cours. Il y a un grand nombre de questions à se poser2 pour valider positivement ce projet, dont l’objectif me paraît d’égale importance que celui de connaître par cœur La Marseillaise. Avec l’ouverture vers l’Europe de l’Ouest, il est enrichissant d’analyser l’évolution des règles de prosodie dans les pays liés à notre propre histoire nationale : Allemagne, Angleterre, Italie, Espagne, les bords méditerranéens où le sonnet est né et a subi des révolutions d’ordre esthétique, en agrémentant l’expression lyrique. L’avantage du sonnet est qu’il permet de maniérer profondément et diversement le verbe. C’est bien l’une des meilleures trouvailles structurales de ce dernier demi-millénaire. Pétrarque, Shakespeare, Musset, Nerval, Du Bellay, Malherbe, Baudelaire, Borges l’ont utilisé en renouvelant sans cesse sa portée triomphante. On ne se lasse jamais d’en nuancer l’ouverture finale, noyau d’universalité de ce modèle. L’accent tonique a influé sur la versification et le décompte syllabique dans d’autres pays3. À l’avenir, j’aurai du mal à me passer d’une étude comparative entre chaque évolution du vers, en fonction de l’accentuation sur la pénultième ou l’antépénultième. Je ne vais pas m’attarder sur ce terrain fort caillouteux ; appesantissons-nous sur le panorama pictural que nous offre, via Internet, deux sites très utiles4. Comme quoi l’art contemporain ne manque pas d’imagination fertile, et l’abstraction n’est pas morte. Quant aux noms d’artistes-peintres mis en exergue, nous nous accorderons à y pressentir plus de professionnalisme que d’amateurisme, ce qui a été, pendant mon investigation, raréfié, étant donné mon exigence (est-elle ?) en la matière. J’ai lorgné récemment sur le domaine linguistique de la communication du langage poétique, que je ne prétends pas exclusif au texte, mais à toute forme d’art motivé ; j’en ai tiré un schéma descriptif, qui en définit les trois grands axes de prédilection :
La communication
mode de description/mode de translation/mode de transmission
du langage poétique
Je ne veux toutefois terminer ma tâche sur une touche rébarbative. Nous aurons saisi dans quelle mesure je m’applique à respecter l’usage de la langue française, en relativisant la suprématie du dictionnaire, ne serait le Larousse ou le Littré : c’est le dictionnaire qui conçoit, mais le peuple qui fait la langue française. C’est un principe d’observation qui ne m’a jamais quitté ; je n’ai sans doute pas tout dit, moi qui avais prévu de concevoir mon ultime rapport. À l’avenir, et parce que mes ajouts gagnent en terrain, je prendrai garde de ne plus entreprendre un compte-rendu annuel, et d’attendre suffisamment le moment venu et voulu pour débattre à une autre reprise sur la poésie générale. J’ai conscience d’avoir fait de mon mieux pour exprimer, une fois pour toutes, mon dernier mot ; et trêve de plaisanterie, ou ironie de l’existence, je ne le dirai pas.
1 Son emploi contemporain confond allègrement « zest » et « zeste » pour désigner la membrane extérieure de l’orange et du citron. Autant dire que les gens hésitent entre le zist et le zest, et ne s’y trompent pas à accomplir la destinée de l’onomatopée initiale. À commencer par moi-même, qui ai employé le terme « zest » pour « zeste », ce qui fait partie de mes tares.2 La poésie comme texte ? Un mode d’expression idéal ? Le respect exclusif d’un art ? Identité culturelle ou culture identitaire ? Une forme de la liberté individuelle ? Histoire de l’art ou éducation à l’art ? Une "vraie" et une pseudo-poésie ? Privilège ou publicité ? Classique et pas baroque ? Savoir ou dissension ? Culture antérieure ou renouveau culturel ? Interprétation du passé au présent ou interprétation du présent avec un mode archaïque ? Quelle affirmation littéraire de soi ? Patrimoine et relève ? Définition de l’indéfinissable ? Compréhension d’un système ou du principe de son évolution ? Passé au présent ou présent au passé ? Y’a-t-il un art véritablement contemporain ? Quelle vision de la poésie contemporaine ? Vers classique, libéré ou libre ? Quelles licences ? Pied technique ou syllabe grammaticale ? Inspiration ou esprit d’entreprise ? Foyer de valeurs actuelles ou retour à celles d’une certaine époque ? Rhétorique, façon, manière dans l’écriture ? Quel âge d’or de la poésie : dans sa pensée ou son commerce ? Élite ou ségrégation ? Mouvement, courant ? Conservatisme, avant-garde ? Conceptions du vrai, du réel ? Propos du jour ou jour à propos ? Un système indémodable ou une malléabilité des règles ? Poète ou imposteur ? Tension de la modernité ? Travail de l’esprit ou rapport de l’inconscient ? Autorité ou transmission ? Devoir ou partage ? Étude ou poursuite de l’œuvre ? ...3 Je n’ai pas ajouté « étrangers », comme quoi la nuée grisonnante du visage inconnu de la géographie, affirmant de plus en plus ses traditions et ses reliefs, se dissipe au fil des ans.4 Le Cepal (www.le-cepal.com) et l’Espace Monpezat : espace.spf.over-blog.com.
Mai-Juin 2009




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