J’aime lire. J’ai toujours aimé lire. Déjà très tôt, dès l’âge de huit ans, quand je lisais d’innombrables ouvrages d’auteurs classiques dans le bas de l’escalier dans le salon de ma famille, en Vendée, ma mère, toujours inquiète, tentait de me raisonner sur mon enthousiasme à la culture des mots, en me disant que j’aurai la rétine collée sur une des pages de mon bouquin si je continuais ainsi à oublier le monde entier, cette réalité molle autour de moi, en me plongeant dans mon univers intolérable de fiction. Je grandis avec durant ma jeunesse un goût toujours prononcé pour la lecture, dont les sujets pouvaient varier, allant de l’aviation à la botanique, de la philosophie au roman policier. Mon savoir dérouta quelque peu les rares membres de ma famille qui lisaient si peu, qu’à chaque phrase, à chaque parole que l’un d’eux prononçait, je parvenais à les reprendre sur des façons d’articuler stupides. Je ne vanterai pas mes talents inavouables pour la traduction, œuvres anglaises en tous genres, Wilde, Shakespeare… que j’essayais de retranscrire dans une langue française bien fade à partir de six ans, mais dont l’exercice devint un modèle favori aux yeux de mes enseignants lorsque je fus dans le secondaire, et dont je finis par obtenir un fameux diplôme à l’université. Je ne tardai pas à attirer un flot de jeunes femmes autour de moi, et je dois admettre que leur attachement soudain me fit éprouver une certaine méfiance. Le grand jour arriva où je fis la connaissance de Lucile, qui avait mon âge, adorait les habits lugubres, avait des cheveux en cascades brunes et savourait le champagne avec une délectation plus insolite qu’innée. Dans notre appartement où nous nous étions installés pendant la période de notre célibat, je décidai d’inviter mes parents, mes frères et mes sœurs, à boire une coupe pour fêter nos futures noces. Tandis que je jouais du piano entre les gamins qui couraient dans les différentes pièces, ainsi que dans les chambres, ma future épouse parlait avec un des membres pour établir la façon dont se déroulerait l’ensemble du cortège. Au moment de l’écouter, une envie folle de jeter un œil sur une partition effleura mon esprit et tendit mon corps vers une pulsion subite, qui me fit lire dans le désordre toutes les notes musicales écrites sur le cahier posé sur la chaise à côté des touches blanches. J’approchai ce cahier si près de mes lunettes, et lisant d’une manière aussi déroutante qu’inutile, mais dominé par une force incroyable, étrange, que tout-à-coup, je sentis ma vue se dérober, l’image extérieure grignotée par un nuage sombre, comme un papier jaune qui brûle sous l’action agressive du feu. Bientôt, comme deux ronds qui étaient rongés de part et d’autre, ma vue disparut, comme si je fusse plongé dans le néant, lorsque j’entendis autour de moi une vaine agitation, les gens s’émerveiller et hurler comme des sauvages à la vue d’un spectacle terrifiant, que l’on me résuma plus tard, non sans effroi : mes yeux, attirés par l’inscription des mots, semblait-il, étaient progressivement sortis de leurs orbites, puis subitement, presque imperceptiblement, s’étaient collés sur les carreaux en verre. Je ressentis à partir de cet instant d’étranges phénomènes qui me firent personnellement frissonner de la tête aux pieds. Dans l’obscurité, j’entendais les battements rompus de mon cœur, des bruits parfois inaudibles, le frôlement d’une veste, le passage d’une chaussure sur la moquette, un chant d’oiseau lointain… j’entendais très nettement ma respiration haletante, insoutenable. Mais ce qui me stupéfia le plus, ce furent les paroles de mes convives, qui changèrent d’une façon grotesque et inouïe : d’abord, leur voix ralentit, se fit grave, tortueuse puis incompréhensible, enfin une sorte de grésillement naquit à l’intérieur de ma tête, comme des ondes radio. Il y avait comme la recherche d’une fréquence, dans des eaux, dans un domaine inconnu. Il y eut dans mon être comme un engourdissement, une sorte d’élévation de l’esprit, et un flottement bizarre, dans une ambiance morbide et mystérieuse. Un bruit qui ressemblait à un souffle se faisait entendre, à l’instar d’une plongée sous-marine, et bientôt, comme du fond d’une caverne, des voix, minimes, se firent entendre. J’étais obnubilé, étourdi, ailleurs, tout entier à l’écoute de ces sons qui provenaient d’un lieu qui appartenait à l’intériorité de l’être, un lieu glauque et indéfinissable. Je saisis dans cette visite de l’autre monde des bribes de propos incohérents, ou dont la cohérence ne me paraissait pas voulue, mais naturelle : un débit ininterrompu de termes et de mots dont la signification était tantôt nette, tantôt absurde. J’eus suffisamment toutefois de lucidité pour sentir qu’une bouche s’approchait de la mienne au dehors, qu’une haleine s’échouait sur mes narines frémissantes, que mon front nageait dans une cascade de chevelure brune. Je connaissais cette voix, mais je n’entendais pas la nature propre de ses émissions orales. J’entendais de l’autre monde le sens véritable des propos qui m’étaient rapportés : tant mieux… crève… l’argent… sa famille… handicapé… maison de repos… vie de luxe… tout sera à moi… je vais t’envoyer là-bas… l’homme idéal… trompé par son épouse… mon réveil fut aussi brusque que la transition avec laquelle ma pensée avait été absorbée par cette chose. Je vis avec horreur le visage de Lucile, dont le regard crispé et songeur me causa une frousse atroce. Droit dans les yeux, pour répondre à son ambition, et comme chacun observait avec déconfiture la scène, je dis : « c’est décidé, je ne me marierai pas. »
Youki Nonoche,
arroseur de chapeaux à l'hôpital psychiatrique




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